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Les Galettes de Pont-Aven (Joël Séria, 1975)

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Les fesses de la consolation.

Abonné aux personnages secondaires, Jean-Pierre Marielle trouve en 1975, avec Les Galettes de Pont-Aven, un rôle de premier plan. Joël Séria, qui dit « éprouver une facilité à écrire pour lui » et lui avait fait jouer déjà le personnage de Tony dans Charlie et les deux nénettes (1973), lui confie ici l’interprétation d’Henri Serin, représentant de commerce muselé languissant d’une autre vie. Multipliant les changements de ton et de rythme parfois décontenançants, les surprises, les péripéties et les parenthèses, Les Galettes de Pont-Aven s’impose comme un film libre ou qui cherche à l’être, comme c’est le cas aussi d’Henri Serin.

Film de personnage

Plus qu’un film d’intrigue – et ce bien qu’il ne soit pas exempt de rebondissements –, Les Galettes de Pont-Aven se dédie en premier lieu à une étude de caractère. Le protagoniste y est dépeint de manière complexe : ses frustrations, ses rêves et ses fantasmes comme sa tentative de s’épanouir et de devenir lui-même. Dès le début, le mariage à une épouse castratrice, deux enfants non aimés et un métier de résignation où il s’agit de vendre des parapluies attristent le personnage et le conduisent à une volonté d’échappée. D’abord fixé à Saumur dont on voit quelques commerces tels qu’une quincaillerie ou un café, le film continuera à nous emmener dans d’autres petites bourgades de province, en l’occurrence de Bretagne, de Redon au Pont-Aven du titre. Ces lieux certes présents à l’écran restent cependant décors, toiles de fond, l’attention se concentrant sur Serin, de toutes les scènes, et les changements qu’entraînent pour lui ses différents voyages.

Un cadeau à Marielle

Pour Marielle, c’est l’occasion de déployer toute la palette de son talent avec ce personnage si bien dessiné et qu’il s’approprie avec un sens prononcé du trait et du pinceau. Les deux scènes d’exposition en donnent déjà un aperçu, chacune le présentant sous un jour très différent. Dans la première, taiseux, il est pris en flagrant délit de vouloir dessiner les fesses de son épouse à son insu, à la faveur de la lumière d’une lampe de chevet mise à proximité. À la question scandalisée de sa femme lui demandant ce qu’il fait, il répond de manière laconique et en voulant s’innocenter : « Je dessine ». Une tentative de rapprochement physique se soldera ensuite également par un échec. Dans la deuxième, habillé avec recherche, souriant, affable, volubile, il se montre sous une toute autre lumière, louant sa gamme de parapluies dans une boutique qui les vend. La scène pourrait être banale, elle ne l’est pas. Elle dure, Marielle y vante le coloris et les « baleines » de ses parapluies, et cela suffit. Charmeur, précis, jouant en musicien sur les modulations de sa voix, Marielle fait de cette scène un morceau de bravoure alors qu’avec de nombreux autres acteurs, elle se serait avérée pénible ou inutile.

Tout en nuances

D’aspect aristocratique avec son costume et sa cravate impeccables, ses politesses bien senties et sa voix de grand seigneur, le comédien en impose et détonne dans un contexte où à part l’inimitable Claude Piéplu, rares sont ceux pouvant rivaliser avec lui en termes de pouvoir de séduction. Si, en tant que représentant de commerce, il sait soigner son image, il nous apparaît bien autrement dans un cadre plus intime, comme une chambre d’hôtel où il est confronté à un corps de jeune fille aussi désarmée que désarmante. C’est le dessin d’un fessier, une fine culotte en dentelle lentement enlevée ou les petites cerises sur un déshabillé qui le mettent dans tous ses états et le poussent aussi à proférer les pires insanités, ou des jurons sacrilèges dans un contexte très pratiquant. Génie de Marielle : il arrive à dire les pires horreurs sans que cela ne soit jamais vulgaire. Avec lui, c’est juste étrange, il est si éloigné du commun et de l’ordinaire, ce grand énergumène lunaire aux yeux si vifs, qu’il octroie à ces gros mots une étonnante poésie. C’est un prince méconnu du jeune public, pas toujours assez mis en valeur par des réalisateurs qui se sont entêtés à ne voir en lui qu’un second couteau. Joël Séria, lui, n’en est pas, l’ayant distribué quatre fois avantageusement, en rendant justice à son ébouriffante singularité.


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