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Le Labyrinthe de Pan

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Une œuvre fantastique majeure.

Les Occidentaux retombent en enfance. En témoigne le succès, auprès des adultes, de Harry Potter et compagnie. L’infantilisme est bien plus qu’une mode : il est désormais revendiqué comme un droit. La bête de somme, après une semaine de travail abrutissante, réclame son bon lolo, histoire d’échapper à son triste quotidien. Rêver de la même manière que ses mômes, voici toute l’ambition de l’homme moderne. Les sociologues pourront se taper sur la cuisse de rire pendant plusieurs générations.

C’est donc avec réticence que nous nous rendons dans la salle obscure, pour voir Le labyrinthe de Pan, la dernière réalisation de Guillermo Del Toro. Le film commence mal. La voix off, qui ouvre le narration, nous plonge directement dans l’univers du conte, tandis qu’Ofelia (Ivana Baquero), adorable petite fille, s’éloigne dans les bois et aperçoit un étrange insecte. Elle rejoint sa mère (Ariadna Gil) et lui dit qu’elle a vu une fée. Maman n’écoute pas – elle n’est pas sensible au merveilleux – et lui dit de regarder l’état de ses chaussures. C’est une adulte qui sait garder les pieds sur terre. Il faut dire que le film se déroule en 1944, dans une Espagne fasciste qui laisse bien peu de place à l’imagination.

Et puis tout s’arrange. La crainte de départ s’envole rapidement. Certes, le réalisateur exploite, comme bon nombre de ses contemporains, l’évasion dans le surnaturel comme résistance à l’adversité. L’exercice n’est cependant pas stérile. Le monde fantastique dans lequel se réfugie la fillette pour échapper à son beau-père, le capitaine Vidal (Sergi Lopez), est truffé de pièges mortels. L’utopie, nous dit Del Toro, c’est aussi une autre manière d’expérimenter l’inéluctabilité de sa mort.

L’entrecroisement du rêve et du cauchemar s’exprime par la coloration verdâtre de certaines séquences. Le procédé est utilisé lorsqu’il s’agit de filmer le labyrinthe dans lequel Ofelia rencontre le faune ou de souligner, à certains moments, la prégnance de l’autoritarisme espagnol dans le monde réel. La construction imaginaire est corrompue par le fascisme, tout comme la réalité est perçue à travers le prisme de la fable.

Les créatures inventées par l’enfant surgissent de la forêt, à l’instar des rebelles que les troupes de Vidal sont chargées d’éliminer. Le cinéaste renverse cependant les archétypes : cette fois, la terreur ne provient pas des profondeurs sylvestres, mais de la civilisation, incarnée par le pouvoir militaire, lui aussi utopique – le capitaine rêve d’une Espagne nouvelle et pure. L’officier symbolise ainsi un rouage de la machinerie franquiste ; il est la main qui torture et assassine, afin de démanteler les réseaux subversifs qui menacent l’ordre politique. Pour la fillette, ce sont les puissances de la nature qui évoquent une alternative aux forces réactionnaires. Le faune semble personnifier la vétusté de la Terre : il couine et craque comme un vieil arbre. Il est la manifestation allégorique d’un monde païen à l’agonie, vaincu par un régime très catholique. L’opposition entre le panthéisme et le christianisme, malheureusement absente du film, aurait d’ailleurs permis au scénario d’accéder à un degré de réflexion plus conséquent.

Del Toro a préféré focaliser sa narration sur des thèmes mythologiques. Ofelia explore les enfers. Comme Perséphone, elle ne doit toucher sous aucun prétexte aux délices qui lui sont présentés. Elle ne peut néanmoins résister à la gourmandise et mange deux grains de raisin. Le gardien des lieux, avatar monstrueux de Vidal, se réveille et se lance à sa poursuite. L’enfant a désobéi ; sa punition sera terrible.

La tristesse fantasmagorique du film différencie ce dernier des autres réalisations du même genre. Par conséquent, Le labyrinthe de Pan ne satisfera pas tous les publics. Les amateurs de mièvreries sans consistance ou d’effets spéciaux à répétition accableront sans doute Del Toro, et lui préféreront de loin son improbable Hellboy. Pour d’autres, le cinéaste aura signé une œuvre fantastique majeure, dont la réussite plastique – assurée par la beauté des cadrages, la subtilité chromatique des images et la fréquence des travellings horizontaux qui fluidifient la transition entre les plans – reste indéniable.

Titre original : El Laberinto del Fauno

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Durée : 112 mn


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