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Le Grand soir

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Nouveau film libre et punk de Delépine et Kervern, avec la zone commerciale comme terrain de jeu.

Le Grand soir s’ouvre sur le front tatoué "Not" et la crête iroquoise laquée à la bière de Benoît Poelvoorde, filmé caméra à l’épaule marchant en Doc’s et treillis dans la rue principale d’une ville de province sinistrée, une de celles où, le week-end, il n’y a que le centre commercial pour se divertir. Not, c’est en fait son prénom, celui qu’il s’est choisi comme alternative à Benoît, patronyme qu’il portait avant de devenir "le plus vieux punk à chien d’Europe". Not a un frère, Jean-Pierre (Albert Dupontel). Lui porte des costumes bien taillés, aime la norme et le travail bien fait. Il aime la norme donc, le répète souvent, mais quand il se fait licencier de manière abusive (c’est la crise), il a tôt fait de rejoindre son aîné dans son mode de vie sans attaches, à la marge. Ensemble, ils vont fomenter « le grand soir », leur petite révolution à eux.

Inutile d’attendre l’événement d’un titre formulé comme une promesse : l’insurrection, chez Delépine et Kervern, se fait plutôt chez soi, et entre soi. Comme une manière de dire qu’il faut changer les choses, mais à petits pas et à demeure ; tout compte fait assez timidement. Les deux réalisateurs poursuivent ce chemin-là depuis Aaltra, celui de donner à voir les « petites gens », les gens à la marge, ceux qui ne sauraient rentrer dans les clous. En résulte un cinéma lui aussi hors des sentiers battus, mais qu’on aurait tort de ne pas appréhender avec le plus grand sérieux. Si Delépine et Kervern enfoncent toutes les portes et dézinguent à tout va, jamais ils ne cultivent l’art du n’importe quoi ; et côté références, ils citent Chabrol, Pialat ou Blier pour leur côté punk.

Punk, Le Grand soir l’est résolument, entièrement, mais plus dans un souci de simplicité (chez Delépine et Kervern, les tournages se font à l’arrache, dans l’urgence) que de dénonciation. Si le film est bien une nouvelle charge contre la société de consommation et le capitalisme, il ne prétend pas donner de solution, mais appellerait plutôt, on l’a déjà dit, à une révolte de salon (ici, de zone industrielle) qu’à une action collective, concertée. Pour autant, la cadence est bien libertaire : Le Grand soir avance sans se retourner, méprise certaines règles définies du cinéma, notamment d’un point de vue technique. Pas de champ/contrechamp, pas de plan-séquence, pas de Steadycam. Si Delépine et Kervern étaient plutôt dans la peinture de tableaux dans leurs précédents films, celui-ci privilégie le mouvement. En témoigne cette scène, rare travelling, où Dupontel et Poelvoorde vont « tout droit », littéralement, dans un pâté de maisons, enjambant les clôtures du lotissement, grimpant sur le mobilier de jardins, renversant des pots de fleurs.

 

Le reste du Grand soir est à l’avenant, file tout droit, ne saurait faire autrement. Le film ne s’encombre de rien, accumule scènes de comédies pures qu’il ne faudrait surtout pas voir comme saynètes humoristiques vaines : tout, ici, sert un propos, même si le propos n’est pas toujours clair. Il y a cette scène, notamment, où Jean-Pierre, enragé de s’être tout juste fait licencier, s’en prend à un arbrisseau dans un champ nu, combat de l’homme contre la nature. Il le malmène, le tord dans tous les sens ; l’arbre ploie mais ne rompt pas. Ici, la guerre est souvent déclarée, mais elle est vaine, comme quand Jean-Pierre tente de s’immoler en plein centre d’un supermarché, et que personne ne réagit. Cette belle idée traverse tout le film : on peut bien se battre et entamer la lutte finale, tout résiste, comme dans une société déjà épuisée et qui ne voudrait plus s’engager. Ainsi, quand Jean-Pierre et Not donnent rendez-vous « à 20h sur le parking de l’ancien Leroy-Merlin », personne ne vient.

Le parking, les enseignes de supermarchés et de chaînes de distribution font le seul et unique décor du Grand soir, tout en lignes droites et extra urbaines. Delépine et Kervern, depuis le début, plantent leurs films dans les zones qu’on ne voit presque jamais ailleurs. Ici, la zone commerciale, qu’on exècre mais qui occupe les samedis après-midi. Not et Jean-Pierre n’ont jamais connu qu’elle ; et de la zone, on ne sortira pas. Même la révolte se fera en son sein. Jamais autant qu’ici les réalisateurs n’avaient raccordé leur cinéma à la topologie. C’est le plus beau trait d’un film qui poursuit une carrière singulière et passionnante, entamée depuis Groland. Les critiques Hervé Aubron et Emmanuel Burdeau viennent de sortir aux éditions Capricci un livre d’entretiens avec Delépine et Kervern, De Groland au Grand soir. De Canal+ à aujourd’hui, leur trajectoire n’a pas dévié d’un pouce ; ils font des films qui ne ressemblent qu’à eux, avec un sens inné du rythme et de l’écriture. Le Grand soir ne déroge pas à la règle : il foisonne, s’épuise, fait preuve de la plus belle vitalité. À Un certain regard, où il était présenté au dernier Festival de Cannes, c’est ce qui ressemblait le plus à du cinéma.


Lire aussi notre compte-rendu du film à Cannes

Titre original : Le Grand soir

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Durée : 92 mn


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