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Le Chant de Bernadette

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Adaptation littéraire et vision très romancée de la vie de Bernadette Soubirous par Henry King, pilier de la Twentieth Century Fox.

Projet de Darryl F. Zanuck pour la Twentieth Century Fox qui permit de lancer définitivement la carrière de Jennifer Jones, Le Chant de Bernadette est l’adaptation d’un roman de Franz Werfel, idéalisant largement le récit de la vie de Bernadette Soubirous et du miracle de Lourdes (pour aller vite : apparitions multiples de la Vierge dans une grotte, doublées de guérisons après découverte d’une source). C’est également un biopic entretenant de très fortes affinités avec le genre de la pastorale, célébrant au travers de la linéarité du récit ainsi que de la sobriété des compositions, l’harmonie d’un monde et cherchant dans l’immanence d’un visage (celui de l’actrice, identique, que son personnage ait 14 ou bien 35 ans), l’expression d’une simplicité spirituelle, d’une innocence laissant transparaître un goût certain pour l’apaisement contemplatif.

La construction du film met en valeur le cheminement intérieur de son personnage : balloté entre la rigidité du dogme (celui de Sœur Marie-Thérèse, son institutrice qui persistera des années dans son incrédulité, et plus globalement du clergé, à l’exception de Peyramale, prêtre rapidement converti) et la mesquinerie des intérêts matériels, incarnée avec un assez fin sens de la caricature dans les figures du maire, du commissaire et du procureur (Vincent Price). Ce chemin de croix scénaristique suivant une progression élémentaire (d’épreuve en épreuve jusqu’à la grâce, de la négation à la reconnaissance) est le socle du classicisme de la mise en scène d’Henry King qui privilégie une lisibilité immédiate des enjeux, construisant des oppositions (ordre social / ordre naturel, ville / campagne…) qui seront transcendées par le rôle de révélateur du personnage de Bernadette. Véritablement hors normes (la jeune fille étant la seule parmi toutes les personnes assemblées en prière devant la grotte de Massabielle à percevoir la présence de la Vierge), celle-ci renvoie chacun à la fausseté de sa posture, en en poussant jusqu’à l’absurde la logique : l’exercice d’une autorité servant avant toute chose à garantir la préservation d’une situation confortable. Et de l’autre côté, à la place du Christ si l’on peut dire, King installe une Bernadette désarmante de naïve sincérité, martyre finalement victorieuse. En bon catholique, le cinéaste profite de ce rapport conflictuel pour rendre visibles les failles de ses personnages. Il y puise efficacement par l’intermédiaire d’un sens du cadre et du récit ses principales émotions : compassion et pitié. L’homme poussé à bout, dépouillé de ses inutiles oripeaux – l’homme nu, humble et faible, forcé de baisser sa garde alors qu’il se trouve poussé dans ses derniers retranchements – devant finalement apparaître dans toute sa grandeur et sa complexité.

D’une icône l’autre

Alors qu’Henry King envisageait de ne pas filmer les apparitions de la Vierge, préférant n’utiliser que des gros plans du visage de Jennifer Jones seule face à ses visions, Zanuck finit par l’inciter à introduire en contrechamp des plans de Linda Darnell déguisée en sainte, les mains jointes, affichant un sourire lumineux et secouant la tête de haut en bas. Le résultat est un peu kitsch tant ces images jurent avec les émotions suscitées par le reste du film : elles défont par cette affirmation d’une manifestation du surnaturel la simplicité de l’ordre naturel des choses (et son corolaire : cette part de savoir qui lui fait défaut, ce qui est attaché à la petitesse de l’homme) dans laquelle le cinéaste allait puiser l’essentiel de la force poétique de son film. L’incertitude qu’introduit Bernadette dans la société construite par le film se trouve par conséquent un peu dénaturée par ces inserts. Par ailleurs, King se révèle peu habile pour la gestion du trucage un peu moche (rétrécie, la sainte Vierge ressemble à une statuette animée, une fée Clochette en provenance directe du Paradis déposée dans un renfoncement de la grotte), filmant avec bien plus d’inspiration l’intérieur vétuste de la maison Soubirous (magnifique premier plan qui englobe la famille juste avant le réveil) de même que la campagne apaisée que les personnages traversent pour se rendre à la grotte (fascinante première scène de la traversée du pont montrant Bernadette, sa sœur et son amie se rendant chercher du bois), tout en sachant faire preuve de tranchant dans les confrontations entre Bernadette et quelques figures trop autoritaires pour être honnêtes.

En dépit de cette faute de goût, les gros plans du visage en extase face à sa vision préservent une force indéniable. Ils participent de la construction d’une icône aux parures bien plus modestes que celles des images pieuses circulant entre les adolescentes préparant leur première communion, ainsi que de l’apparition de Linda Darnell. Ces quelques plans parviennent à entretenir un mystère tout en célébrant le regard. Ils prolongent les frémissements de la nature entrevus dans les phrases de montage précédentes. Ils sacralisent également une actrice, future grande star (dès la sortie de ce film, pour lequel elle obtient un oscar).

 

Titre original : The Song of Bernadette

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Durée : 156 mn


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