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La rouille et la peau sur les os

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Des corps hors norme emmenés jusqu’à une triste normalité : retour sur le dernier film de Jacques Audiard.

De rouille et d’os se termine par un cours d’anatomie que nous récite une voix off. On y apprend qu’une main possède au moins vingt-sept os et que quand l’un d’eux se casse, surtout lorsque l’on est boxeur comme Ali (Matthias Schoenaerts), on ne guérit jamais vraiment. Dans son dernier film, Jacques Audiard filme autour de ces os des corps de cinéma hors norme. Stéphanie (Marion Cotillard) perd rapidement ses jambes mais le numérique, en les coupant juste au dessus de ses genoux, lui permet tout de même de vivre entièrement à l’image. On voit son visage, ses seins, son ventre et l’espace vide où commencent ses moignons. Tout ça est plein de chair et arrive à faire illusion ; tout bouge naturellement. En face d’elle Ali, immense, aspire également physiquement le monde autour de lui. Qu’il dorme, qu’il boxe ou qu’il baise, son torse, son dos, ses jambes et son sexe prennent facilement le pas sur son quasi mutisme. Car on ne parle pas dans De rouille et d’os, ou peu et mal. Tout doit passer par le sensitif des corps afin de vaincre le silence d’Ali et le vide physique de Stéphanie. C’est comme si le manque poussait à en faire toujours plus ; à prendre de plus en plus de place dans le cadre. Comme Sur mes lèvres (2001), pas besoin d’ouvrir la bouche puisque personne n’écoute. Quand on se dit « je t’aime » ce qui étonne, ce qui touche est moins le sens des mots que le son de la voix. Je t’aime. Je te parle enfin.
 
 
 

Ne trouve-t-on alors que des corps abîmés et boiteux qui n’appellent aucun mot ? Ne donne-t-on à voir que de la chair brute qu’on laisse vivre ici en roue libre ? Si quelques scènes sont de ce point de vue-là particulièrement fortes – la démarche irréelle de Stéphanie lorsqu’elle avance avec ses prothèses métalliques à peine cachées sous son pantalon – Jacques Audiard ne semble pas vraiment prêt à donner tous les pouvoirs aux corps magnifiques et monstrueux qu’il a créés plus tôt. En ramenant toujours la chair qu’il a modelée à la société qui l’entoure, en la contextualisant sans cesse au réel froid qui vit devant et derrière elle, le cinéaste va passer son temps à gommer l’hors norme et à faire de ces corps des outils didactiques. Un des plans cadrant les mains d’Ali et de son fils Sam (Armand Verdure) – qu’il passera son temps à abandonner – est symptomatique de ce que Jacques Audiard fait des bouts de chair qu’il met devant sa caméra. Le père prend dans sa main les doigts de l’enfant. La main de l’adulte est immense et celle du gosse minuscule. Pourtant, ce cadre très serré sur une petite partie de peau suffit à identifier leur parenté et à déterminer un peu mieux d’où ils viennent. Modèle réduit de celle d’Ali, la main de Sam est pourtant identique : sale, abîmée et pleine de crasse au niveau des ongles. Un plan sur ces morceaux de corps souillés, et c’est le misérabilisme de la vie des deux personnages qui est mis en avant à l’écran. Le plan est inutile car on avait déjà compris que tout n’allait pas pour le mieux pour eux et il est ridicule quand à sa confection – roule tes mains dans la misère, que l’image soit belle et parlante. Les ongles de Vincent Cassel dans Sur mes lèvres étaient déjà dans le même état comme si les tatouages et les cheveux gras de son personnage ne suffisaient pas à nous faire prendre conscience qu’il était paumé. Le corps est magnifique mais regardez comme il est usé par la vie ! Regardez comme celui de Stéphanie est usé par le destin ! Les figures sont hors norme mais emmenés dans un récit tellement fatigué, tellement social-banal, qu’elles avancent sans penser, sans autre but que de nous montrer quoi voir, quoi comprendre et quoi ressentir. Quand Sam joue dans la niche d’un chien, son père Ali le sort de là en lui gueulant dessus. Il déshabille son gosse et le lave avec un jet d’eau. L’enfant jouait au chien et son père hors de lui le lave comme s’il en était vraiment un. L’humiliation du geste du père qui met quasiment nu son enfant devant nous n’a que très peu d’impact. En effet, même sans mot l’acte paraît très bavard et il ne semble se jouer dans cette scène que l’intention du cinéaste. La grosse brute lave le petit enfant devant nous mais essaye également de nous parler : aussi misérable que l’on soit, nous ne sommes pas des animaux.
 
 

 
 
Passé le hors norme, les personnages de Jacques Audiard semblent ainsi les uns après les autres frappés de normalité. Le corps n’est qu’un corps ; pas plus fort que la société autour car voyez les traces qu’elle laisse sur lui ! Tout ça devient normal comme lorsqu’Ali fait l’amour à une femme rencontrée en boîte de nuit et en parle le lendemain à Stéphanie :

– Elle : « Comment ça s’est passé hier soir » ?
– Lui : « Normal ».

Si Stéphanie essaye de lutter contre la normalité du regard que les autres portent sur son corps, elle le fait en vain. Au bar d’une boîte, une fois qu’il s’est rendu compte de l’infirmité de la jeune femme, un dragueur va baisser la queue et même s’excuser auprès d’elle. Lui est un con normal et elle va lui balancer son verre à la figure et se jeter sur lui folle de rage : normal. Après quelques scènes de sexe où elle et Ali font l’amour comme n’importe qui, elle choisit de se faire tatouer les mots « droite » et « gauche » sur chacune de ses cuisses respectives ; comme si pour vivre avec un corps pareil, un corps mutilé, il fallait d’une manière ou d’une autre arriver à s’en libérer et à en faire un objet. Il est pourtant impossible pour le cinéaste français de filmer la ferraille sur les jambes comme le faisait David Cronenberg avec Crash (1996), car dans De rouille et d’os, on enlève solennellement tout avant de se mettre au lit et on essaye de baiser comme avant. L’image est belle comme le sont Marion Cotillard et Matthias Schoenaerts mais, une paire de jambes en moins, déjà vue des centaines de fois. Tous les tatouages de Stéphanie n’y feront rien ; tous les matchs de boxe et les coïts mécaniques d’Ali ne suffiront pas à convaincre du contraire. Elle et lui sont comme tout le monde s’applique à nous dire Jacques Audiard à travers son semblant de cinéma-vérité : misérablement humains, pleins de failles et tout sauf des machines. On imagine la rouille, on devine les os mais ce qui leur colle à la peau a la tristesse d’une vie trop de fois vécue. Qu’elle l’ait été au cinéma ou ailleurs.


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