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La Compagnie des loups

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Révélation du talentueux Neil Jordan à travers cette adaptation moite et psychanalytique du « Petit Chaperon rouge ».

Conte populaire par excellence, Le Petit Chaperon rouge a connu, depuis près d’un millénaire, un très grande nombre d’itérations dans la littérature écrite et orale. Jouissant d’une manne interprétative particulièrement vaste et d’une imagerie symbolique immédiate, il n’est pas surprenant de voir le cinéma se nourrir, à divers niveaux, de ce récit connu de tous. En témoigne la récente adaptation de Catherine Hardwicke (Le Chaperon rouge, sorti en 2011), une tentative de plus pour moderniser le conte et souligner à un public d’adolescents son sous-texte très largement centré sur la découverte de la sexualité. Cependant, et si l’on excepte le métrage éponyme d’Alberto Cavalcanti réalisé en 1930 (où le rôle du loup est tenu par Jean Renoir), La Compagnie des loups est sans doute la première adaptation cinématographique à s’approprier l’imagerie du conte, quitte à procéder à un mélange des genres pour le moins intrigant.

Première réalisation d’envergure pour Neil Jordan, jusqu’alors scénariste, La Compagnie des loups s’inspire d’une nouvelle d’Angela Carter qui participe également à l’écriture du film. Tous deux choisissent d’inscrire le récit dans une perspective psychanalytique et symboliste, en tant que matière à la fois onirique et morale. La présentation des personnages réalistes est ainsi très brièvement esquissée, puisque l’ensemble de l’histoire se déroulera à travers les rêves de Rosaleen, une jeune adolescente. Cette introduction du conte par le rêve va servir à la fois de moteur à la mise en place de l’univers et de support interprétatif pour le spectateur, plus à même de faire le lien entre le contenu narratif et l’inconscient refoulé de Rosaleen. Une stratégie intéressante mais plutôt déconcertante dans sa manière de télescoper un certain nombre de récits au sein d’une mise en abyme complexe.

 

Si le fil rouge du rêve de Rosaleen reprend effectivement les éléments fondateurs de l’histoire du Petit Chaperon rouge, d’autres contes racontés par les personnages du rêve sont également mis en scène, à la manière de petites séquences autonomes. Ceux-ci ne sont ainsi plus directement reliés à l’inconscient juvénile de la jeune dormeuse mais aux craintes tenaces des protagonistes et à leur propre conception de la morale. Le personnage de la grand-mère se montre d’ailleurs obsédé par la sexualité masculine qu’elle relie inlassablement au danger et au mensonge. Ses contes qui parsèment le métrage prennent ainsi la forme d’avertissement moral où la femme n’a pas d’autre rôle que celui de la victime passive face à la violence masculine.

Pour illustrer ces obsessions liées à la sexualité, La Compagnie des loups reprend à son compte les codes du film de loup-garou, très en vogue au début des années 80, suite au succès du Loup-garou de Londres (John Landis, 1981) et de Hurlements (Joe Dante, 1981). Jordan relie ainsi l’imaginaire collectif, porté par le conte, à un univers horrifique très visuel et attendu par le spectateur. Cette petite cuisine fait émerger une ambiance très particulière, basée essentiellement sur le mystère et l’inattendu. La première séquence introduisant le rêve n’est d’ailleurs pas sans évoquer le Suspiria (1977) de Dario Argento avec cette perte de repères spatio-temporels caractéristique de l’onirisme terrifiant du maître italien, lui aussi très inspiré par l’univers des contes. La sœur de Rosaleen, perdue dans une forêt inquiétante et observée par des animaux menaçants, se fera piéger par une meute de loups qu’elle ne parviendra pas à fuir. Certainement une des meilleures séquences du film de Jordan, cette transition de réel au fantastique remet la mort au centre du conte et reprend l’esthétique gothique des récits européens du XIXe siècle.

Aidé par les décors très réussis d’Anton Furst (déjà à l’œuvre sur le Batman de Burton, 1989), l’atmosphère brumeuse et intemporelle de la Compagnie de Loups confère au métrage un charme certain, qui réfère aux plus grands classiques de la Hammer ou d’Universal avec cette utilisation minutieuse de l’esthétique des studios. Hormis la réussite plastique, le film accuse assez douloureusement le poids des années, notamment à travers ses effets spéciaux et maquillages, plutôt ratés au regard des standards de l’époque. On retrouve cependant les caractéristiques très personnelles du cinéma de Neil Jordan, à savoir un style visuel sombre et baroque ainsi qu’une exploration aventureuse de certaines thématiques. Très porté sur la recherche  et l’émergence de la sexualité de ses personnages, Jordan est paradoxalement peu intéressé par l’accomplissement de l’acte sexuel et préfère sonder les fantasmes et les frustrations à travers le mystère et l’ambiguïté.

C’est donc tout naturellement que La Compagnie des loups s’approprie les métaphores sexuelles de certains contes par le biais de la psychanalyse. Un traitement qui n’évite pas certaines lourdeurs dans le symbolisme, comme dans ce plan d’une rose blanche qui s’imprègne de sang pour évoquer la perte de la virginité. Heureusement, la sensibilité de Jordan et l’orientation très personnelle du métrage font oublier certains poncifs, d’autant que le cinéaste se tient loin de toutes provocations (y compris dans l’ensemble de sa filmographie) dans le traitement de sa thématique fétiche. Au final, plus que la peur de la sexualité (inhérente au conte original), ce sont surtout les thèmes de la quête identitaire et de la place de la féminité qui frappent dans La Compagnie des loups. Malgré les efforts déployés par la grand-mère pour la garder loin des loups (et donc de l’acte sexuel), à travers des histoires qui victimisent la femme et diabolisent l’homme, Rosaleen reste fascinée par cet aspect d’elle-même qu’elle ne connaît pas encore. Son unique prétendant se montre bien maladroit dans ses tentatives et fait ressortir le caractère intrépide de la jeune fille, décidemment plus du côté de la force que de la faiblesse. Prenant conscience de son identité, c’est en racontant ses propres contes qu’elle prendra confiance en elle et annihilera ses peurs. Dans les histoires de Rosaleen les hommes sont ridiculisés dans un premier temps face à des femmes vengeresses et sauvages, victorieuses sur l’emprise de la sexualité masculine. Reprenant la structure classique du conte et même certaines répliques très connues du texte original, La Compagnie des loups réinvente le troisième acte en redonnant au chaperon rouge sa place de femme forte. Sans tomber dans l’excès inverse, Rosaleen atteindra une forme de sérénité et d’harmonie une fois sa peur maîtrisée. Une conclusion attendue mais poétique et apaisée qui clôt la quête identitaire de Rosaleen, sans lever tout à fait cette ambiguïté mystérieuse si précieuse à son auteur.

Titre original : The Company of Wolves

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Durée : 95 mn


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