I’m Not There

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Reprenant le concept de Palindrom de Todd Solondz, Todd Haynes signe une biopic sur un Bob Dylan protéiforme, sans jamais y évoquer son nom. I’m Not There est enthousiasmant, rare et un coup de pied dans le genre classique de la biographie. Malgré une interprétation irréprochable (mention spéciale pour Cate Blanchett), la qualité du scénario […]

Reprenant le concept de Palindrom de Todd Solondz, Todd Haynes signe une biopic sur un Bob Dylan protéiforme, sans jamais y évoquer son nom. I’m Not There est enthousiasmant, rare et un coup de pied dans le genre classique de la biographie. Malgré une interprétation irréprochable (mention spéciale pour Cate Blanchett), la qualité du scénario osé n’empêche pas des défauts, laissant une œuvre brouillonne plutôt symbolique que compréhensive. Captivant, décevant, et finalement impressionnant et unique.

“Je est un autre” disait Rimbaud. Todd Haynes s’approprie cette citation et la transcende aussi bien dans sa narration que dans sa forme. « Je est plusieurs » c’est-à-dire que Bob Dylan rassemble six personnes fictives, symboles d’une période et de la personnalité de Robert Zimmerman. Cette transfiguration permanente offre un voyage- ou une ballade- à travers les âges de la vie de l’artiste et participe à l’esquisse d’un portrait réellement insaisissable de l’icône.

Après la déferlante des biopics américaines chronologiques et respectueuses (Ray, Dreamgirls, Johnny Cash) et françaises (copie des sus-nommées avec La Môme), Todd Haynes vient dépoussiérer le genre et insuffler originalité, lyrisme, désenchantement, novation formelle et surtout une prise de risque qu’engage toute création artistique. Loin des conventions, de la linéarité et de la performance d’un acteur sur lequel repose le film, I’m not There est une œuvre à part entière dont la puissance est de statufier Bob Dylan d’une nouvelle manière. Le réalisateur évite le piège ennuyeux d’une succession de clichés sur une rock-star : ascension, gloire et déchéance. I’m Not There re-crée une icône autant insaisissable et mystérieuse que la première, mais cette fois-ci par l’humanisme et le plaisir ludique qui découlent du film.

I’m not there n’est donc pas à considérer comme un film informatif ou un portrait de référence mais comme un tableau de personnages et comme une fable. A partir de ce constat, les qualités et les défauts s’entremêlent. On oscille entre plaisir et déception, entre des bribes de Bob Dylan et un envoûtement pour Rimbaud, Jack, John, Woody, Jude, Robbie, Billy. Mais on ne peut rester que bouche-bée devant les séquences très travaillées restituant un univers et une époque à chaque fois différents.

Bob Dylan redevient un être humain, un jeune contestataire, un poète, un homme bataillant dans sa vie conjugale, un comédien, bref une personne à laquelle on peut s’attacher. Les interprétations sont toutes touchantes et remarquables sauf Billy (Richard Gere), hors la loi frôlant le ridicule. Mêlant documentaire, séquences d’interrogatoire, noir et blanc stylisé s’inspirant de 8 ½ de Fellini et de Godard, les situations choisies sont quotidiennes, remettant l’homme en question et elles surprennent par leur aptitude à traverser le contexte de la guerre du Vietnam à la déferlante pop de la Factory.

Ainsi, le film se résume et se sublime dans une fresque morcelée, dans un jeu de construction dont le spectateur est le joueur. Invité par Todd Haynes, on pioche dans chaque portrait pour en déterminer un, correspondant à notre subjectivité. Todd Haynes laisse une totale liberté et se garde bien d’enfermer Bob Dylan dans un moule. Au-delà des six personnages, il le laisse vivre à notre gré.

Todd Haynes en fait-il trop ? Son ambition marque le seul bémol du film. Les dylanophiles n’auront aucun mal à se retrouver mais certainement pas les autres. La profusion des époques, les sauts dans le temps, d’un personnage à l’autre, reliés par un fil ou un mot minime, brusquent, percutent et sèment le désordre. Il manque une voix narrative qui permette de nous agripper aux personnages à travers leurs hauts et leurs bas.

Comment classifier I’m Not There ? Ballade folk de Bob Dylan, télescopage des temporels entre la campagne de Woodstock et le Londres des drogues, multiples facettes d’un artiste, réflexion métaphysique sur la complexité et la démultiplication d’un être, retour sur l’histoire américaine et ode au cinéma ? Bob Dylan est personne. Bob Dylan est tout le monde. I’m not there est tout à la fois.

Titre original : I'm Not There

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Durée : 135 mn


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