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Festival de Cannes 2022 – Jour 10

Article écrit par

Voyages, atome et pesanteur.

Les crimes du futur

C’est un grand retour qui s’annonce comme un retour aux sources pour David Cronenberg, tant Les crimes du futur s’inscrit dans le genre du body horror, ce genre que l’auteur a lui-même contribué à créer et qui consiste à provoquer l’effroi au travers de la destruction ou de la mise à mal du corps humain. Après Vidéodrome, discutant de l’impact télévisuel sur la psyché humaine, après eXistenZ, discutant de celle d’internet, le dernier-né de Cronenberg nous offre un récit métaphorique sur le délire transhumaniste et sa prétention au contrôle total du corps, sur l’écologie, sur la perte de sens du monde, sur le narcissisme et la déviance de l’art moderne. À l’image de cette multiplicité de thèmes brassés par le film, l’intrigue est riche, complexe, voire même un peu trop, au point qu’elle en devient opaque et tend à perdre le spectateur dans ses méandres. Nous sommes ainsi projetés dans ce monde futuriste poisseux pour suivre le parcours de Saul Tenser (incarné par le fidèle et toujours excellent Viggo Mortensen) performeur qui, avec Caprice, son assistante, performe son art en se faisant opérer à vif, devant public, pour extraire des organes ayant germé en lui et qui ont été préalablement tatoués dans son corps…Et nous n’avons fait qu’effleurer cette intrigue, où est présent le meurtre d’un enfant mangeur de plastique par sa mère, un couple d’assassins qui assassine à coup de perceuse dans la tête (sans que l’on comprenne vraiment pourquoi d’ailleurs) une étrange agence référençant les organes, et ainsi de suite…Les diverses machines employées pour les opérations de chirurgies, mises en scènes de manière frontale et crue, semblent vivantes et contribuent à générer l’ambiance malaisante de cet univers vicié. Ce malaise n’étant pas tant du à l’exhibition des blessures des personnages, qu’au plaisir qu’ils y prennent, comme au désenchantement général qui caractérise les individus de la société dépeinte. Ce détachement humain donnant à ce film des similarités avec l’œuvre désabusée de Philip K. Dick. Pour favoriser une immersion maximale de son public, le réalisateur l’introduit sans didactisme dans ce milieu où la chirurgie à vif remplace le sexe, et base ainsi la dynamique de son intrigue sur la découverte de la bizarrerie du monde dépeint. Ce qui est un choix à double tranchant : qui est sensible à l’exploration de ce type d’univers sera emporté par sa curiosité, qui y est insensible s’en verra rejeté et passera un désagréable moment…Mais reste que Les crimes du futur est verbeux, assez lent, et même un peu sage comparé aux œuvres du même style de l’auteur. Résulte qu’il en émane une fadeur n’en faisant assurément pas le meilleur des Cronenberg. Il devrait plaire au fan et mécontenter les détracteurs, ceux ayant particulièrement aimé A History of Violence, Les Promesses de l’ombre ou A Dangerous Method n’y trouveront probablement pas non plus leur compte. Ainsi, votre serviteur ne déconseille pas le film, mais dirait plutôt qu’il y a mieux à voir en ce moment… D’ailleurs, en parlant de cela, Jean-Max m’a évoqué un excellent film iranien en lice pour « sa » palme.

Hugo Dervisoglou

Palestine

Je suis soulagé qu’Hugo n’ait pas trouvé ce film très enthousiasmant. Cependant, il est moins radical que moi. Mais ça me rassure car, quelquefois, je doute de mes choix. Ce matin, la chaleur étouffante est déjà là et, fin de festival en vue, c’est de plus en plus fatigant de se lever tôt pour aller au taf. A 9 h 30, dans le cadre de la sélection Un certain regard, Mediterranean fever de Maha Haj témoigne à son tour de la force du cinéma palestinien. La réalisatrice imagine une rencontre improbable entre Waleed, 40 ans, écrivain et père de famille souffrant de dépression, avec son voisin Jalal, escroc à la petite semaine. A travers cette histoire d’amitié qui nous surprend par sa poésie et son humanité, Maha Haj en profite pour nous présenter son pays et triturer encore une fois les relations complexes entre la communauté palestinienne et la communauté israélienne, comme elle l’avait fait précédemment pour Personals Affairs qui traitait de la personnalité des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie, en Israël ou en exil. Il est évident que la dépression de Waleed est une sorte de métaphore légère sur la situation des habitants tiraillés. « J’ai choisi de me focaliser sur un seul personnage et d’exprimer la dépression à l’échelle de l’individu, et non à l’échelle de la société, explique-t-elle dans le dossier de presse du film. La vie de Waleed pourrait paraître réconfortante et désirable pour la plupart des gens. Et pourtant, et ceci rejoint ma compréhension personnelle de la dépression, quelque chose de profond, de sombre de d’inconnu manque toujours. Finalement, Waleed atteint un point de non-retour et décide de devenir le seul maitre de son destin. Il prend la décision de mettre fin à ses jours, de manière à camoufler son suicide en mort naturelle, car le père aimant qu’il est toujours n’a pas perdu son sens des responsabilités. »

Transylvanie

J’avoue n’avoir pas trop parlé du dernier film de Cristian Mungiu, R.M.N., présenté en compétition. Mais Cannes, c’est la folie, il y a vraiment trop de films à tenter de critiquer. Il se murmure que c’est un film âpre et puissant puisque le réalisateur se penche à son tour, sans trouver de solution, sur le problème du racisme visant trois Sri-Lankais vivant en Transylvanie. Mais Cristian Mungiu est un habitué des prix cannois. Il a déjà à son actif, une Palme d’or, un prix du scénario et un prix de la mise en scène. Pour Au-delà des collines, c’est l’actrice Cristina Flutur, en 2012, qui avait obtenu le prix d’interprétation féminine. Mais certains se demandent à leur tour si ce dernier opus ne mériterait pas une nouvelle décoration pour sa maison de campagne. Ce n’est pas vraiment mon avis, mais nous vous proposerons demain notre propre palmarès et R.M.N. n’y figurera pas.

 

 

Amérique latine

A midi pile, la grande surprise c’est le nouveau film de Claire Denis, Des étoiles à midi, présenté lui aussi en compétition officielle. Avec plus de seize longs-métrages à son actif, on ne présente plus Claire Denis dont les films ont tous un charme étrange et inattendu et ce dernier-né n’échappe pas à la règle puisqu’il se passe entièrement en Amérique latine où règne la dictature. En 1984, Trish, une jeune journaliste américaine en détresse bloquée sans passeport dans le Nicaragua en pleine période électorale rencontre dans un bar d’hôtel Daniel, un voyageur anglais. Il lui semble être l’homme rêvé pour l’aider à fuir le pays. Mais elle réalise trop tard qu’au contraire, elle entre à ses côtés dans un monde plus trouble, plus dangereux. Magnifiquement interprété par Margaret Qualley et Joe Alwyn, ce film anxiogène nous conduit peu à peu dans un monde rempli de chausse-trapes, de pièges en tout genre et de trahison au milieu duquel frétille une jeune femme sémillante à qui rien n’échappe et rien ne résiste. Un très bon film mais la Palme devrait être justifiée par une particularité que je n’ai hélas pas découverte.

Pluie de palmes possibles

Sous un soleil de plomb à quinze heures, nouvelle montée des marches ou Golgotha ? C’est au tour de l’équipe menée par le réalisateur espagnol Albert Serra de gravir les marches. On lui doit plein de films bizarres dont le magnifique La mort de Louis XIV interprété par Jean-Pierre Léaud en 2016 et, plus récemment, Liberté en 2019, en guise d’illustration du siècle des Lumières mais à cru. Ce dernier opus, Pacifiction, qu’on traduira sans doute hélas par Tourment sur les îles, se passe à Tahiti et met en scène le Haut-Commissaire De Roller interprété par un sublime Benoît Magimel que Serra s’ingénie à magnifier encore plus. Aux manières parfaites, délicat et sensible, mais aussi fin politique et observateur, De Roller est à l’aise partout dans son île que ce soit auprès des officiels, des autochtones et même des clients de boîtes interlopes. Il tente de représenter la République pour contenir une violente colère qui pourrait exploser à tout instant puisqu’il se murmure que les essais nucléaires pourraient recommencer. Pourtant quelque chose cloche dans ce film, ne serait-ce que dans sa longueur et sa lenteur, même s’il propose des images magnifiques, déborde d’idées et propose une réflexion sur notre démocratie où les hommes politiques ont perdu tout sens des réalités. Mais tout cela n’est pas suffisant pour le proposer à la Palme. En revanche, sur le tapis rouge, on a pu constater combien Benoît Magimel semble attentif et sympathique envers les fans comme envers les officiels. Passe alors Chiara Mastroianni dans une sublime robe noire sobrement sexy et on comprend alors ce que veut dire le dicton : les chiens ne font pas des chats.

Japon, Corée

Tout de suite après, et pour la huitième fois, le Japonais Hirokazu Kore-eda revient à Cannes et monte les marches avec son équipe pour la présentation de Broker (Les bonnes étoiles) que je n’ai pas pu voir hélas. Mais on parle de lui pour la Palme même s’il l’a déjà obtenue en 2018 pour Une affaire de famille. Broker est le second film du cinéaste tourné en dehors du Japon, après La Vérité avec Catherine Deneuve et Juliette Binoche, qui avait ouvert la Mostra de Venise en 2019. Kore-eda s’envole cette fois pour la Corée, mais il n’abandonne pas pour autant le thème central de son œuvre: la famille.

Hollande

Journée encore une fois bien remplie. On termine par une autre montée des marches, donc un autre film en compétition officielle : le nouveau film de Lukas Dhont qui avait obtenu le prix de la Caméra d’or à Cannes pour Girl en 2018. Ce coup-ci, ce n’est plus le thème de la transidentité, mais celui du non-dit autour d’une possible homosexualité. Deux jeunes garçons, dont on ne saura jamais expressément s’ils sont cousins ou seulement amis, vivent à la campagne et sont très proches, jusqu’au jour où, entrés au collège dans la même classe, les autres camarades les soupçonneront d’être homosexuels. C’est un film très sensible et délicat qui a bouleversé toute la salle. J’étais à deux doigts de penser, tout en descendant les marches, qu’on tenait sans doute là une hypothétique Palme d’or qui nous ferait oublier le traumatisme de Titane l’année dernière jusqu’à ce que je rencontre une collègue d’un journal méridional. Elle me fait remarquer que le film manque cruellement de structure et de dialogues, et possède trop de zones d’ombre. Elle a sans doute raison, même si je continue à penser que cela constitue aussi son charme. Autre petit problème, ce film produit par le frère du réalisateur, porte un titre anglais qui signifie proche et, du coup, le message est brouillé d’autant qu’il existe aussi un autre film qui porte ce titre (Close de Vicky Jewson en 2019 avec Noomi Rapace). Mais Emilie Dequenne, Léa Drucker et les jeunes Eden Dambrine (Léo) et Gustave De Waele (Rémi) sont bouleversants même si bien souvent on ne comprend pas bien les dialogues susurrés. Qui a dit que le trop-plein d’émotions empêchait de dormir ? Demain on approche du Palmarès.

Jean-Max Méjean


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