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Festival de Cannes 2012 – Jour 2 : Les amours contrariées

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Matteo Garrone revient avec un film oubliable ; Xavier Dolan déçoit avec « Laurence Anyways ».

Et ça continue. Deux films vus aujourd’hui, parce que j’ai lâchement laissé tomber le Cristian Mungiu – en fin de journée, j’ai eu vraiment du mal à me motiver pour aller voir un film roumain qu’on attend austère et qui dure deux heures et demi. Et puis, il faut bien trouver un peu le temps d’écrire. Je me rends compte, hasard ou pas, que les films présentés sont plutôt longs (deux heures en moyenne). Reality, le nouveau Matteo Garrone après Gomorra, fait 1h55 ; et le dernier Xavier Dolan, Laurence Anyways, 2h40. 4h35 de cinéma, c’est pas mal pour une journée, surtout quand on doit écrire dans la foulée, et que les œuvres commencent déjà à se superposer.

Reality d’abord, présenté en séance du matin au Grand Théâtre Lumière. Disons d’abord qu’on n’attendait pas Matteo Garrone ici, dans une petite chronique sociologique finalement assez légère, après Gomorra, film exigeant sur la Camorra, couronné du Grand Prix à Cannes 2008. On retrouve pourtant bien Naples, ses petits marchés et ses rues piétonnes, ses Italiens 100% pur jus, tous plus ou moins magouilleurs à défaut de mafieux. Le film s’ouvre sur un mariage en grande pompe, dans une scène étirée dans la durée et surprenante, qui ne dit pas du tout de suite où Reality va ensuite nous emmener. On suit le long de la route un grand carrosse qui amène les mariés jusqu’au lieu de la cérémonie : quand ils en descendent, ils sont vêtus d’atours plus Cour de Versailles que noces à l’italienne. Dans la salle des fêtes, en revanche, c’est une autre histoire. Les invités sont tels qu’on les imagine, festifs et déjà bien imbibés, tranchant nettement avec le look over the top des époux, quand arrive sous les vivats carrément frénétiques de l’assemblée un nouveau convive, qui s’avère être une célébrité nationale du Big Brother local.


 
La télé-réalité et ses dérives, voilà en fait de quoi parle Reality, qui met en scène Luciano, père de famille poissonnier plutôt exubérant et qui aime bien faire rire ses proches dans des numéros de one-man-show improvisés. Un jour, poussé par ses enfants et sans trop y croire, il participe au casting de la plus célèbre émission de real tv italienne. Dès lors, il n’a plus qu’un seul objectif : entrer dans « la maison » de Grande Fratelli. Très vite obnubilé par la perspective de devenir une personnalité médiatique, il perd tout lien avec la réalité, au risque de se distancier de sa famille et de ses amis.
C’est adapté d’une histoire vraie, c’est assez enlevé et incisif, sans être une grande réussite. On aurait d’ailleurs plutôt imaginé le film dans la sélection Un certain regard qu’en compétition officielle. Si la vie de quartier au cœur de Naples est parfaitement rendue, portant un regard juste et tendre sur la famille à l’italienne, c’est paradoxalement quand le film avance son ambition sociologique qu’il perd de sa verve. Il faut dire qu’il se transforme alors en une analyse pas hyper fine d’une certaine beaufitude, celle qui fait de la célébrité, même éphémère, la quête de toute une vie. Reality emprunte des chemins mille fois rebattus, de la femme qui accompagne d’abord son mari dans sa démarche avant de se désolidariser, à Luciano qui se met à distribuer l’ensemble de ses meubles à des sans-abris dans l’espoir d’éveiller l’intérêt de sa candidature auprès de la production de l’émission. L’ensemble reste néanmoins bien ficelé, et offre notamment une galerie de portraits pour le coup parfaitement brossés, mais peine à prendre de la hauteur sur son sujet, donnant souvent le sentiment de regarder un épisode d’une telenovela de luxe.

Mais la vraie déception de la journée vient de Laurence Anyways, pour lequel on nourrissait les plus grands espoirs, même si Les Amours imaginaires avait déjà un peu entaché la forte impression laissée par J’ai tué ma mère, le tout premier film de Xavier Dolan, 19 ans à peine à l’époque. Aujourd’hui, il a grandi, mûri : et Laurence Anyways se vit comme sa première œuvre « adulte », du moins post-adolescence. Il s’y attache à raconter l’histoire de Laurence (Melvil Poupaud), 35 ans, qui décide de devenir femme après avoir de longues années combattu le sentiment d’être né dans le mauvais corps. Avec sa compagne Fred (Suzanne Clément), ils vont faire front uni contre les préjugés de la société et de leur entourage pour essayer de faire s’épanouir leur relation sous cette nouvelle latitude. L’idée est sublime, l’enjeu de taille : la situation est forcément douloureuse et demande de nombreux ajustements. Peut-être n’avions-nous pas placé nos attentes au bon endroit, mais il apparaît bien vite que le film du jeune québécois s’engage plus à montrer les affres de la passion amoureuse sur une dizaine d’années, avec ses allers et retours incessants, qu’à aborder frontalement la question du genre et de la transsexualité. Première fausse note donc – mais peut-être n’y est-il pour rien. Là où il pêche certainement, en revanche, c’est par abus de confiance. Persuadé de tenir un sujet en or (et c’est le cas), il explore toutes les pistes sans se restreindre. Ce n’est pas forcément dommageable, et c’est cette hystérie charmante, ce désir d’en découdre avec tout ce qui l’obsède et l’enivre dans la vie, dans l’amour, dans le rapport aux autres, qui faisait qu’on aimait tant J’ai tué ma mère.
 


 
Hystérique, Laurence Anyways l’est bel et bien. Comme les deux précédents films de Dolan, c’est une œuvre profondément générationnelle, le regard d’un tout jeune homme sur ces faits de société, et il y a que ce regard n’est peut-être pas encore tout à fait assez aiguisé pour prendre à bras-le-corps le thème, immense, de la transsexualité. Laurence Anyways est un film pour le moins dispersé, qui veut parler de tout, embrasse aussi bien la difficulté des rapports mère-fils (on y revient, et c’est ici Nathalie Baye qui s’y colle, et offre une prestation assez renversante), que les problèmes de la société à accepter tout ce qui est à la marge, que les conflits dans un couple où les envies ne se situent plus au même endroit. Sur ce dernier point, le film est assez réussi, quand il prend le parti de mettre en scène une histoire d’amour qui ne ressemblerait qu’à celles qu’on voit au cinéma, celles dont on aime la violence et les vacillements à vingt ans, un peu moins à trente. Des histoires qui se construisent autour de faces-à-faces extrêmes, de lettres qui n’arrivent jamais, de petites attentions que personne d’autre que ses protagonistes ne peut comprendre.
C’est l’une des autres limites de Laurence Anyways, qui cite à tout-va, puise à droite à gauche, dans les souvenirs personnels de l’auteur. Souvent, on n’y comprend rien, et on a la désagréable impression d’assister à une liste interminable de private jokes qui ne peuvent être attendrissantes que si on en connaît l’origine. Les personnages sont assez grossièrement dessinés, peinent à faire entendre leur voix, à faire comprendre leurs motivations, quelles qu’elles soient. Il en va ainsi de Laurence, pour qui la nécessité du changement de sexe semble bizarrement passer par le simple travestissement ; ou de Fred, qui assure à ce dernier avoir envie de leur histoire, peu importe la forme, avant de lui balancer dix ans plus tard qu’elle « veut un mec ».
C’est ce va-et-vient permanent entre différents enjeux incertains qui rend Laurence Anyways finalement épuisant, clairement plombé par sa durée. Il reste le sens du cadre de Dolan, le goût des belles images (une pluie de vêtements colorés sur une île désertée, évidemment en slow-motion) et un sens très pointu de l’efficacité de la bande-son. Mais le film est trop chargé en affèteries, et déroule un programme trop ambitieux (présomptueux ?) pour séduire. Dolan et moi, les amours contrariées.
 
 
Journée précédente : 
Festival de Cannes 2012 – Jour 1 : Trouver son rythme


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