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Festival de Cannes 2012 – Jour 1 : Trouver son rythme

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Deux films de la sélection officielle pour commencer, et s’ajuster au rythme frénétique du plus grand festival du monde.

C’est bon, on y est. Cannes 2012 jour 2, déjà, puisque le festival s’est officiellement ouvert hier avec le tout nouveau Wes Anderson, que je n’ai pas pu voir puisque le train arrivait trop tard, mais que Pauline a rattrapé sans plus attendre, et la critique est déjà en ligne. Je le verrai à Paris la semaine prochaine, mais elle en dit le plus grand bien, tout comme les bruits entendus dans le couloir du Palais des Festivals.

Cannes Jour 2, Jour 1 pour nous, et la ville est telle qu’on l’attend, telle qu’on la connaît : noire de monde et en pleine effervescence. On a beau le savoir, c’est aussi épuisant qu’énergisant. Il faut trouver son rythme ; l’arrivée à Cannes demande forcément des ajustements. Pour l’heure, Youri Nasrallah et ses actrices donnent une conférence de presse dans la salle d’à côté (pour Après la bataille, présenté hier aussi en compétition, raté aussi puisque je n’avais pas eu le temps de récupérer mon accréditation à temps). Le café Wifi Orange, lui, est plein à craquer de journalistes des quatre coins du monde qui, déjà, s’affairent à rendre compte de ce qu’ils ont vu. Je ne déroge pas à la règle, puisque ce matin, après avoir finalement retiré l’accréditation (elle est jaune, ce qui signifie de longues files d’attente), j’ai pu attraper in extremis la première projection presse du dernier Jacques Audiard, De rouille et d’os, que j’ai vu en fond de salle, un peu derrière un poteau. Mais en s’avançant et en se penchant légèrement sur la droite, ça allait, tout compte fait.

Et alors, c’est comment ? Ben c’est bien, c’est même très bien. Nos confrères de Studio Ciné Live s’affolent déjà en tous sens, réclamant d’emblée une Palme. On n’ira peut-être pas aussi loin – et puis, on va un peu attendre de voir le reste.
En attendant, De rouille et d’os est un vrai beau film, limpide et qui semble couler de source, évitant (presque) tous les écueils au passage. Tout le monde la connaît maintenant, mais l’histoire est, d’une part, celle d’une éleveuse d’orques (Marion Cotillard) à Marineland qui perd ses deux jambes au cours d’une représentation, attaquée par une bête ; d’autre part, celle d’un homme bourru et un peu brute (Matthias Schoenaerts), qui a fui le domicile conjugal avec son fils, 5 ans environ, et s’installe chez sa caissière de sœur qu’il n’a pas vue depuis 5 ans. On s’en doute, Marion et Mathias vont tomber amoureux. La barque est donc un peu chargée d’emblée, c’est vrai (handicap + misère sociale, ok), mais ça ne l’empêche jamais d’avancer – à son rythme, en douceur, et toute empreinte d’une incroyable délicatesse, la même que celle prônée par Cotillard tout au long du film. Je le confesse, je n’aime pas beaucoup Marion Cotillard : trop partout, trop lisse, trop belle pour moi. Ici, il faut le dire, elle est parfaite, pourtant pas aidée par un rôle a priori tire-larmes. Une jolie jeune femme cul-de-jatte, il y a intérêt à savoir doser. Elle sait. Une fois évacuée la scène de l’hôpital où elle réalise ce qui lui est arrivé et que la vie reprend le dessus, elle a encore presque une heure et demi pour jouer la fille qui tombe amoureuse, d’abord à petite dose, simplement parce que l’objet de son affection est "opé", à savoir opérationnel pour coucher avec elle quand elle en a envie, elle qui, sans jambes, n’a plus trop latitude à aller draguer en boîte. Il, c’est donc Matthias Schoenaerts, repéré dans l’immense Bullhead où il était tout aussi immense. On va bientôt le voir partout, tout le monde s’accorde à le dire, l’acteur est plutôt phénoménal, tout en tendresse dedans, douce brutalité dehors.
 


 
Je n’ai parlé que des acteurs, ou presque : c’est parce qu’Audiard, comme à son habitude, s’intéresse surtout, et presque uniquement, à ses personnages. Et que ses personnages, ici, sont littéralement habités par deux acteurs irréprochables, qu’il suit de bout en bout, ne lâche jamais et qu’il filme tels qu’il leur a demandé d’être, beaux, défaits, apaisés ou en colère. De rouille et d’os est d’ailleurs à leur image : irréprochable, aussi bien d’un point de vue de la narration, on le répète, limpide, que du montage, l’un des mieux agencés qu’on ait vus depuis longtemps. C’est l’un des rares petits hics du film, que Libération définissait parfaitement dans ses pages ce matin : celui de prétendre à la quasi-perfection, de s’annoncer quasiment d’entrée de jeu comme chef-d’œuvre. Plus besoin de répéter que Jacques Audiard est un grand cinéaste : c’est enregistré depuis longtemps, confirmé depuis Un prophète.
Ce qu’on aurait aimé, dans son Rouille et d’os, c’est qu’il laisse un tout petit peu plus de place à l’inconnu, à l’accidentel, que chaque scène ne hurle pas à la statuette. Il le fait par instants : quand Marion Cotillard tombe du siège arrière de la voiture que le conducteur manie de manière brusque, ou quand elle se rend compte que pour baiser, parfois, il suffit de demander. C’est la plus belle idée du film, un gimmick magnifique qui revient souvent, avec toujours la même force de frappe : d’abord amants réguliers, elle lui envoie toujours le même texto quand elle a envie de lui. "Opé" ? La plupart du temps, il arrive, vite.
Il y a plein d’autres choses à dire, tant De rouille et d’os est un film plein, quasi plein à craquer. Il faudra le revoir, je pense, un peu plus tranquillement, une fois l’ébullition passée. Mais ce n’était pas la pire façon d’entamer le festival, loin s’en faut.
 

 
Je m’attarderai moins sur Paradies (Liebe), le nouveau Ulrich Seidl, lui aussi en compétition officielle. Pas parce que le film n’en vaut pas la peine, il est même assez ébouriffant. Plutôt parce que, justement, c’est le film le moins confortable du monde, qu’il demande du temps pour l’intégrer, le digérer, et qu’à Cannes, on manque cruellement de temps pour digérer. On y suit le voyage au Kenya de Teresa, viennoise fin de cinquantaine, qui rejoint sur place une amie à elle qui ne peut plus se passer des blacks, et s’en est trouvé un en particulier qu’elle paye grassement pour qu’il s’occupe d’elle. "Je lui ai acheté la moto. C’est un investissement. J’ai investi en lui. Ça vaut le coup", dit-elle à sa copine en préambule. Du coup, Teresa fait pareil, et va de déception en déception quand elle comprend qu’il s’agit de tout monnayer : les virées en bateau, les balades dans la ville, et le sexe, évidemment. Le sexe pauvre, le sexe triste, elle qui ne s’est pas fait toucher depuis des années, qui pleure ses bourrelets et ses seins qui tombent. C’est la grande force de Paradies (Liebe), d’aborder tout cela frontalement : la nudité, les rapports décevants, les petites humiliations, pour elle (ses amants bandent généralement mou), que pour eux (elle les fait répéter des mots en allemand qu’ils ne comprennent pas, se moque d’eux à n’en plus finir).
Très peu de compassion chez Seidl, comme d’usage. Il filme tout cela de très près, en cadre plus serré qu’à l’accoutumée, et, surtout, prend son temps pour installer un climat délétère, installer le malaise. Il faut voir notamment cette scène où, avec trois autres copines qui lui ont offert un "nègre" pour son anniversaire ("Il est à toi, de la tête jusqu’à la queue"), elles s’amusent à savoir qui le fera entrer en érection la première, se demandant si elles payeront jusqu’au package pénétration, plus cher. On y entre de plein fouet, et on y reste. C’est loin d’être plaisant, ça demande d’oser regarder, d’accepter de s’y confronter. Paradies (Liebe) joue de l’impudeur, du dégoût de soi et des autres. C’est le premier volet de la trilogie "Paradis" du cinéaste autrichien : gageons que, dans les autres, ce sera, là aussi, plutôt l’enfer.

Pour l’heure, il est temps de manger, de dresser le planning idéal de demain, des films qu’on aimerait voir, qu’on verra peut-être. C’est cela qui est chouette, à Cannes, avec une accréditation d’entrée de gamme : on ne sait jamais si on pourra rentrer dans la salle. C’est la règle, ça fait partie du jeu. On est plutôt content de le jouer.


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