Festival Cinéma du réel, dites 33 !

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Retour sur le 33e Festival de films documentaires, au programme riche et foisonnant. Une belle sélection italienne, l´Amérique dans tous ses états, des brûlots politiques et un bouleversant film chinois.

Deux cents films projetés, dont au moins cinquante nouveautés, quatre sections officielles (Compétition Internationale, Courts métrages, Premiers Films et Contrechamp français), des rencontres et des ateliers, des inédits et des reprises… Cette année, le 33e Festival Cinéma du réel affichait une grande ambition, déroulant sur douze jours un menu copieux et alléchant. Une aubaine pour le spectateur boulimique, une torture pour le cinéphile indécis. Devant la densité de l’offre, il fallait élaborer son plan d’attaque au Centre Pompidou, se résoudre à choisir et tracer son propre itinéraire. D’une œuvre à l’autre se construisait alors un stimulant jeu de l’oie, invitant à zigzaguer entre les genres (cinéma direct, essai, film de montage, portrait…), les formats (35 mm, DigiBeta, couleur ou noir et blanc) et les durées (huit minutes pour le plus bref, six heures pour le plus long). Cette diversité a provoqué de jolies collisions et souligné la belle vitalité de la création documentaire. Bien conçu, le programme variait les propositions, les écoles et les styles. Pourtant, un tour d’horizon permet d’établir certaines tendances.

Parmi les nations en forme, l’Italie a montré un visage éclatant, confirmant l’éclosion d’un renouveau documentaire. Face au berlusconisme, les cinéastes tordent le cou aux images télévisuelles, se lancent à l’assaut du réel et rapportent de bien troublantes visions. A ce titre, le Grand Prix décerné à Palazzo delle Aquile, signé par le trio Stefano Savona, Alessia Porto et Ester Sparatore, paraît largement justifié. Le film accompagne le combat de dix-huit familles expulsées pour obtenir un relogement. Pendant un mois, elles occupent la Mairie de Palerme et font valoir leurs droits, aidées par un élu de centre gauche, non dénué d’ambition. Les réalisateurs suivent cette lutte au jour le jour et donnent à cette histoire un souffle épique, qui culmine dans quelques séquences incroyables : la confrontation silencieuse dans l’église, où les citoyens viennent défier le maire du regard, la distribution rationnée des biscuits entre les parents à bout de nerfs, ou encore la mégalomanie délirante du « médiateur », ivre de son propre triomphe lorsque le collectif obtient enfin un mois d’hôtel… Discrète et attentive, la caméra s’installe dans la salle du Conseil, investie par les familles : on sent la proximité, la fatigue, les nuits difficiles et les repas trop maigres. La lassitude surtout, qui menace de briser le rêve commun : peu à peu les hommes se disputent, les couples se fissurent, et la belle utopie ne survit pas au découragement général. Avec une énergie folle et une rage intense, Palazzo delle Aquile retrace la mort annoncée d’une grande aventure populaire, brisée par l’indifférence et le cynisme de sinistres crapules.

 

                Palazzo delle Aquile                          

Le court métrage I cani abbaiano du tout jeune Michele Pennetta offre quant à lui un contrechamp saisissant sur le tremblement de terre de l’Aquila. Dans un village déserté, seuls deux habitants peuplent les rues détruites. Ils portent sur leurs visages et dans leurs gestes les stigmates de la catastrophe. L’un écrit sur les murs, ronfle dans sa voiture, part dans un rire inquiétant. L’autre veille son chien, se gratte la barbe, chante au soleil. Sur la colline en face s’étalent de nouveaux bâtiments antisismiques. Peu de mots dans ces mystérieuses vingt minutes, mais un lyrisme simple, porté par une lumière soignée. Mal-logement et beauté des lieux se conjuguent aussi dans Il futuro del mondo passa da qui d’Andrea Deaglio (Prix Joris Ivens du meilleur Premier Film) où le bord d’un fleuve abrite junkies, gens du voyages et autres déclassés. Avec ces trois films – il faudrait ajouter Scuolamedia de Marco Santarelli, plongée dans un collège des Pouilles – le documentaire italien prouve sa capacité à témoigner des marges, alliant critique sociale et exigence formelle.
 

Cette tradition n’est pas nouvelle : il suffit de repenser à Vittorio de Seta, aux premiers Dino Risi ou plus récemment au travail de Gianfranco Rosi. Le festival consacrait une dédicace à ce dernier, habitué du rendez-vous. L’occasion de rattraper Below sea level, Grand Prix en 2009, jamais distribué en salles. Rosi filme avec tendresse une poignée de clochards célestes, perdus dans le désert américain. Histoires d’amour, dialogues à bâtons rompus, petites blagues : les récits s’entrecroisent avec bonheur, sans jamais oublier que derrière le sourire, caché sous une barbe épaisse, demeure une vraie misère. Dans cette veine humaniste, mais avec plus de sécheresse, il faut saluer la réussite de Dom, d’Olga Maurina, qui plante sa caméra dans un quartier désaffecté, vers la gare de Moscou. Sous une tente, Vasya, Valya et Micha se tiennent chaud, regardent la télévision et racontent leur passé. L’été venu, ils construisent une maison et se révèlent de parfaits ouvriers, doublés d’ingénieux architectes. Mais cet abri de fortune ne leur apportera pas le salut escompté. Ici encore beauté des figures, des paroles cabossées, à l’ironie désespérée. Sans gras ni séduction éhontée, la cinéaste livre un document fort.
 
 

 Below sea level
                                                                                                                   
L’Amérique fut au cœur de cette 33e édition, marquée par la disparition de Richard Leacock, pionnier du cinéma direct. La rétrospective, organisée pour célébrer son 90e anniversaire, fut transformée en hommage posthume. Une section intitulée America is hard to see retraçait l’histoire du documentaire politique des années 30-40, via des films de Leo Hurwitz ou Paul Strand. Dans la compétition officielle, pas moins de trois œuvres exploraient le mythe américain. Passons rapidement sur The Last Buffalo hunt de Lee Anne Schmitt, enquête inaboutie sur le milieu des chasseurs de bisons. Dans American Passages, Ruth Beckermann parcourt les Etats-Unis juste après l’élection d’Obama et la crise financière. Mosaïque, le film saute d’une ville à l’autre, d’une rencontre à l’autre, d’un problème à l’autre. Juxtaposés, ces tableaux font défiler un chauffeur de taxi noir, un jeune soldat rentré d’Irak, un architecte philosophe, un faux Benjamin Franklin, un travailleur mexicain, un faux Elvis, un couple gay adoptant des jumeaux, un vieux flambeur au casino… Cette énumération marque la force et la limite du film, comédie humaine vouée à rester une esquisse, un zapping un peu superficiel. Chaque sujet nécessiterait un traitement plus complet, mais la documentariste n’a pas le temps d’approfondir et demeure en surface, entraînée dans sa ronde infinie.
 
Travis Wilkerson interroge de son côté la mauvaise conscience d’une nation avec Distinguished flying cross (Prix International de la SCAM), où son père relate son expérience de pilote militaire pendant la guerre du Vietnam. Filmé dans un dispositif sobre (une table, trois chaises, des bières), ce monologue dérange par son ton enjoué, alternant scènes de combat et anecdotes potaches. L’ambiguïté du narrateur, pacifiste engagé dans un conflit « raciste », renvoie aux incertitudes de l’Histoire. La médaille du mérite pour acte d’héroïsme lui a été remise pour masquer une erreur de l’Etat Major. Très peu remise en cause, sa parole se trouve entrecoupée d’images d’archives, issues de l’armée US et nappées d’une musique pop d’époque. Ce décalage peut gêner, surtout quand l’objectif s’attarde sur des cadavres décharnés, mais Wilkerson flirte volontairement avec la morale, bousculée en temps de guerre.
 
La question des archives travaillait de nombreux films. Images récentes ou plus anciennes servent de matière première aux cinéastes qui cherchent à retranscrire l’événement historique. Film de montage anonyme, Fragments d’une révolution (Prix Louis Marcorelles) compile des vidéos glanées sur le Net, tournées par des manifestants après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en Iran. Ces séquences fragiles, prises sur le vif, contrastent avec les allocutions officielles du guide suprême, l’ayatollah Khamenei, qui nie toute fraude et soutient le président sortant. Entre chaque extrait, une main court sur le clavier pour taper des messages qui s’affichent plein écran. Cette correspondance entre Paris et Téhéran souligne l’impuissance des exilés, qui voient leur pays s’effondrer à distance. Si les auteurs taisent leur identité, c’est bien sûr pour échapper aux poursuites, mais aussi pour donner plus d’impact à leur propos : le « nous » remplace le « je ». Le titre évoque par ricochet un autre film présenté au public, Vidéogrammes d’une révolution d’Andrei Ujica et Harun Farocki, qui mélange programmes télévisés et vidéos amateurs afin de retracer les derniers jours du régime de Ceausescu. Ce premier essai du cinéaste roumain, daté de 1992, inaugure une trilogie sur la fin du communisme, poursuivie en 1995 avec Out of the present (où un cosmonaute en orbite assiste depuis la station Mir à la chute de l’URSS), et bouclée avec L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu, qui sort en salles le 13 avril prochain. Dans ce documentaire fleuve, Andrei Ujica condense sur trois heures le parcours du dictateur en retournant contre lui sa propre propagande. Il livre une somme impressionnante sur le pouvoir et les médias, rappelant qu’un homme public existe avant tout par sa perpétuelle mise en scène.

 

Karamay
 
Retour sur le passé encore dans Karamay, sidérant documentaire de six heures tourné par un homme seul, Xin Xu. Caméra au poing, bravant la censure et les interdits, le réalisateur chinois revient sur une tragédie enterrée sous le tapis. Le 8 décembre 1994, la salle des fêtes de Karamay, ville pétrolière, fut ravagée par un terrible incendie alors que les écoliers donnaient une représentation pour les officiels du parti. Les dirigeants ont ordonné aux enfants de rester sagement assis, tandis qu’ils fuyaient en premier vers la sortie. Au final, un constat sans appel : 288 garçons et filles ont péri, mais les principaux leaders ont survécu. Pire, après quelques discours de circonstance (pleurs simulés du secrétaire général, promesse d’une enquête transparente sur la catastrophe…), le gouvernement a sciemment étouffé l’affaire et mené une campagne d’intimidation sur les familles de victimes. Dans une nation où la politique de l’enfant unique rend plus terrible encore sa disparition, ce drame a brisé des vies entières. Depuis, les parents éprouvent une douleur et une colère insurmontables. Xin Xu leur rend la parole et fait de la simplicité une arme. Après une longue séquence d’ouverture au cimetière, il entame une série d’entretiens filmés selon des règles immuables : face caméra, les parents évoquent les disparus, assis dans un fauteuil, comme à jamais englués dans leurs souvenirs. Ils racontent tous la même histoire, mais avec des mots et caractères différents. L’image, en noir et blanc, embaume leur récit, et la fixité du cadre permet au spectateur de se concentrer sur l’écoute. On apprend alors une suite de détails terrifiants : si la représentation a débuté si tard, laissant aux projecteurs le temps d’enflammer les rideaux, c’est que les cadres du parti se sont saoulés lors d’une réunion organisée avec l’argent public ; le Palais de l’Amitié ne contenait qu’une seule issue de secours ouverte, et le bâtiment ne répondait à aucune norme sécuritaire ; en fuyant pour atteindre l’air libre, les dirigeants ont piétiné sans ménagement les enfants asphyxiés…

Le film possède une force critique inouïe et démontre qu’émotion et réflexion ne sont pas incompatibles. Xin Xu fait toujours les bons choix : là où un autre cinéaste aurait monté les interviews entre elles pour raccourcir le film et ne pas rebuter le spectateur, il conserve leur indépendance et leur durée. Il laisse ainsi chaque parole se dérouler librement, avec ses pauses et pics d’intensité. Cet assemblage forme une litanie de plus en plus resserrée. Les images de 1994, en couleur, rappellent une mémoire toujours vive. Karamay se clôt par le témoignage d’une jeune rescapée, brûlée au troisième degré et gravement handicapée. Elle refuse d’abord d’être filmée et sa voix résonne dans le noir complet. Puis son apparition provoque un véritable choc. Pudique et obstiné, ce documentaire rageur mérite de circuler en dehors des festivals (il fut déjà montré à Locarno). Pour cela, il lui faudrait un distributeur courageux, comme jadis A l’ouest des rails de Wang Bing.

Côté français, le cinéma d’observation semble encore dominant, les documentaristes restant généralement en retrait. On peut néanmoins constater un goût affirmé pour le portrait. Dans La Mort de Danton (Prix des Bibliothèques) Alice Diop suit Steve, un jeune comédien issu de la cité des 3000. Ses amis n’en savent rien, mais il prend des cours de théâtre à Paris depuis trois ans. Seul problème : les professeurs le cantonnent dans son identité de Noir et choisissent ses rôles en fonction de sa couleur de peau – esclave, chauffeur, gangster ou policier américain… Souvent amusante, cette attaque en règle du cours Simon nous offre quelques moments d’anthologie, où les enseignants se ridiculisent devant la caméra. Alice Diop confie d’ailleurs qu’elle a pu tourner sans problème car ils doutaient de ses talents de cinéaste et croyaient que son film ne serait jamais diffusé ! Identité tout aussi difficile à cerner dans Julien de Gaël Lépingle, chronique d’une jeunesse campagnarde à travers plusieurs adolescents. Ambitieux, cet objet déroutant ne craint ni l’envolée (champs balayés par une musique baroque) ni le texte (voix off à l’imparfait et contribution finale de Robert Walser). Excédant le réalisme trop sage et la sociologie appliquée, il prend des risques appréciables, même si un peu casse-gueule. Tout n’est pas réussi, mais démontre une belle ambition, comme un mix entre Bruno Dumont (sans le côté hautain et radical), Jean Eustache (période Mes petites amoureuses) et Alain Guiraudie (l’attrait de la chevalerie).

 

                    Exercices de disparition                       
 
 
De toute façon, les œuvres les plus attachantes de ce festival échappaient aux classifications. On retiendra ainsi les documentaires porteurs d’une forte proposition artistique. Parmi eux, Sem Companhia du portugais Joao Trabulo, qui décrit par petites touches le quotidien de deux prisonniers, et s’impose par la beauté de ses cadres et lumières. Kinder, de l’allemande Bettina Büttner, qui enregistre les jeux d’enfants dans un foyer et suscite un vrai malaise : il faut voir ces petits garçons vanter les mérites comparatifs des fusils-mitrailleurs ou mimer l’acte sexuel en chantant Sexy lady d’une voix perverse… La jeune cinéaste épate par sa rigueur et son âpreté. Enfin, pour terminer ce bilan, une note plus lumineuse avec le réjouissant Exercices de disparition de Claudio Pazienza (Prix des Jeunes). Comme par hasard, le film le plus drôle du festival venait de Belgique, et son auteur se révèle d’origine italienne. Sur un sujet grave (la mort d’une mère et la mélancolie), le réalisateur fait preuve d’une légèreté et d’une inventivité bienvenues. Mi-Alain Cavalier (pour l’introspection endeuillée, le ton littéraire et l’attention aux petites choses – épingles, flacons, machine à coudre), mi-Nanni Moretti (pour l’art de la fugue, le corps burlesque et l’amour des claquettes), Claudio Pazienza construit une bulle intelligente et stylisée. Les dernières scènes, voyage immobile autour du monde, montrent un philosophe et son disciple tenter d’épuiser l’univers en listant au micro un inventaire absurde. D’un plan à l’autre, nous passons d’Afrique en Asie, de ville en campagne : autant de cartes postales documentaires, riches en détails, qui nous incitent pourtant à regarder plus loin –  et à créer du lien entre toutes ces images.
 
 
 
 


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