Select Page

Entretien avec Guillaume Brac

Article écrit par

Producteur diplômé de la Fémis, Guillaume Brac fait aussi des films. Dont Un monde sans femmes, belle chronique estivale grave et légère. Rencontre avec le réalisateur à Premiers Plans d´Angers, où le film était présenté pour la dernière fois en festival avant sa sortie en salles.

Pensé très vite, écrit en moins d’un mois, filmé dans l’urgence et l’excitation, Un monde sans femmes a eu un succès considérable dans les festivals dans lesquels il a tourné. Pas étonnant, vu le charme et la sincérité qui s’en dégagent. Certains disent déjà du film qu’il est néo-rohmerien, que Guillaume Brac marche dans le sillon du grand cinéaste. Peu importe. Ce qui compte, c’est l’enthousiasme qui nous saisit à la vision d’Un monde sans femmes, et la manière dont son cinéaste en parle. Rencontre.

Quel a été le point de départ d’Un monde sans femmes ?

Au début, il y a eu Le naufragé, tourné à Ault, sur la côté picarde. J’avais le sentiment de ne pas en avoir fini avec le lieu, de ne pas tout avoir épuisé. J’avais tourné en hiver, j’avais dû laisser la plage de côté… J’avais donc vraiment le désir de tourner à nouveau là-bas, même si je ne savais pas encore sous quelle forme. J’avais aussi envie de revoir le personnage de Vincent Macaigne, qui était secondaire dans Le naufragé, de le creuser davantage, et surtout de le confronter à des femmes. En mai 2010, je venais de recevoir le prix de la qualité du CNC pour Le naufragé, ce qui permettait d’envisager quelque chose. J’en ai parlé à Maya Haffar, la productrice, qui a eu un peu peur, mais j’étais vraiment sûr qu’il fallait le faire à ce moment-là. J’ai contacté les comédiens, qui étaient tous très excités. Je leur ai donné un canevas de scénario, j’ai bloqué les dates de tournage, rencontré les techniciens, et écrit le scénario avec Hélène Ruault, en 3 semaines. Tout s’est fait très vite, sans avoir le temps de trop réfléchir. Du coup, tout était spontané.

Le film était donc lancé comme idée d’une suite au Naufragé ?

Non, pas vraiment. Je voulais que les films puissent fonctionner de manière autonome. En revanche, j’avais l’idée que les deux puissent former un tout, faire une sorte de long-métrage en deux parties. Mon objectif était qu’Un monde sans femmes fasse plus de 36 minutes, pour qu’avec Le naufragé, le programme dure plus d’une heure. J’ai quand même fait en sorte que les deux films soient raccord : j’ai retrouvé la même voiture, on a tourné dans la même petite maison, j’ai fait porter les mêmes chemises à carreaux à Sylvain… Il y avait quelque chose de très excitant à retrouver des personnages qu’on avait croisés dans le premier, notamment Marie Picard, à qui j’avais envie de donner un peu plus de place. Je voulais filmer les habitants d’Ault à nouveau. J’avais le sentiment de devoir montrer leur ville sous un autre jour, moins gris, moins sinistre.

Ault et ses habitants sont donc devenus une des raisons d’être du film?

Oui. J’avais vu ce petit nom sur une carte routière, j’explorais un peu la côte du Nord que je connaissais très mal, et quand j’ai vu Ault, je suis devenu obsédé par le décor. Je n’ai pas tout de suite pensé y faire un film, mais c’est resté là : j’y suis retourné 3 ou 4 fois à des saisons différentes, j’ai même traversé la ville à vélo… Puis c’est devenu une évidence : il fallait faire un film là-bas. J’ai proposé à des amis réalisateurs de faire une collection de films, pour lesquels la seule contrainte serait de tourner à Ault, avec peu d’argent. Deux autres court-métrages ont ainsi été tournés : La promenade inopinée, de Paul Saintillan, et La dernière digue, d’Hélène Ruault, qui a co-écrit Un monde sans femmes. Comme j’ai travaillé sur ces deux films, qui ont été tournés avant Le naufragé, j’avais déjà passé beaucoup de temps sur place, et ça a beaucoup nourri les miens. Je connaissais les gens assez intimement, on prenait tous nos repas dans le bar de Francine et Bouboule, il y avait une grande confiance…

Et les comédiens professionnels ? Vincent Macaigne est un ami de longue date…

Vincent, je le connais depuis longtemps, c’est vraiment un ami proche. Laure (Calamy), je l’ai rencontrée environ 9 mois avant le tournage, j’ai écrit en pensant à elle. Le personnage était totalement nourri par ce que j’avais senti, voire ce que j’avais fantasmé chez elle. D’ailleurs, Laure m’a dit être terriblement troublée par une phrase de son personnage, parce que c’était exactement ce qu’elle aurait pu dire dans la vraie vie. Je pense que ça crée une connexion immédiate avec le rôle. Pour Vincent, c’est pareil, je le connais tellement bien qu’il y a des tas de gestes et d’expressions qui viennent de lui. C’est un homme très complexe : il y a une partie de lui qui ressemble à Sylvain, et une autre qui est très différente. C’est un metteur en scène avec une très forte personnalité, qui possède aussi une certaine violence en lui, qu’on ne voit pas dans le film. Mais Sylvain, c’est une partie de lui. C’est une partie de moi, aussi, d’ailleurs.

Les dialogues sont très fins, beaucoup de répliques font mouche… Etaient-ils très écrits ou y avait-il une place laissée à l’improvisation pour les comédiens ?

Ils sont très écrits, mais très nourris par eux. On a régulièrement fait quelques modifications ensemble, avec les acteurs. Quelques rares scènes étaient libres, écrites durant le tournage, ou carrément improvisées comme la scène du jeu de mimes. Une heure ou deux avant, on a choisi ensemble les personnages que Vincent, Laure et Constance devraient imiter, on les a fait une fois pour voir ce que ça donnait, mais pas vraiment… Après, ça s’est créé devant la caméra ! Si tous les gags avaient été écrits 3 mois plus tôt, il y aurait eu quelque chose de perdu. Et il y avait un vrai plaisir à inventer des choses en direct. Ceci dit, certaines scènes qui peuvent paraître improvisées ne le sont pas : la séquence de la barrière est écrite au mot près, au silence près. La seule chose improvisée, c’est la manière dont Sylvain prend la main de Patricia. Ca, c’était miraculeux. S’il l’avait prise normalement, c’aurait été moins fort.

Y avait-il la volonté d’une certaine forme de naturalisme ?

Oui, mais plus que toute forme naturaliste, je voulais qu’il y ait une certaine vérité devant la caméra, qu’il se passe des choses qui soient vraiment vécues, et pas seulement jouées. Qu’au moment où la caméra tourne, il y ait de vrais instants entre les comédiens. Ce qui m’intéressait, c’était qu’il y ait des moments de trouble. Le fait d’utiliser des sentiments qui leur ressemblent, les confronter à des choses surprenantes, dans des lieux ouverts à la vie… Tout cela y contribue.

Vous vouliez donc des « accidents », mais plus d’un point de vue de la posture et des gestes que des mots…

Tout à fait. C’est vrai que je suis très attaché au texte. Je ne voulais pas qu’il sonne trop écrit, mais le contexte environnant fait qu’on peut croire qu’il est improvisé. Quand on tourne les pieds dans la mer, entouré de monde sur la plage, tout cela influence beaucoup le jeu des acteurs. Plusieurs scènes ont été tournées en plans séquences : ça donnait une autre latitude aux comédiens. Ils ont une ambiance à créer, ils savent qu’il faut que ce soit vrai pendant quatre minutes durant, qu’on ne va pas faire un plan de coupe au bout de trentes secondes. L’environnement est réel, je coupe quand j’ai envie de couper, je laisse les choses arriver.

Comment s’est passé le tournage avec les comédiens non professionnels ?

Assez facilement. Il y a eu une entente entre les comédiens et les gens sur place, une sorte d’osmose que j’ai trouvée assez miraculeuse. C’était un tournage très heureux, même si stressant aussi, parce qu’on s’était mis en danger de plein de façons, notamment d’un point de vue de l’argent. Les seconds rôles, je les ai choisis sur l’instant : certains n’ont jamais fait d’essai, on y est juste allé… Ça a fonctionné. J’y suis pour quelque chose, les acteurs aussi. Ils ont été très généreux, très à l’écoute, rassurants, patients.

Un monde sans femmes oscille constamment entre humour franc et mélancolie…

Je pense que le film ressemble beaucoup à ma personnalité : des aller-retours entre la mélancolie et des choses assez drôles. J’aime énormément les ruptures au cinéma, les contrastes. Si on a ri à un gag, à un petit détail, et qu’un élément plus dur survient quelques secondes plus tard, on va le ressentir encore plus violemment. Ces contrastes, je les avais en tête, je les ai recherchés. Mais quand j’écris, j’ai toujours envie qu’il y ait un truc qui fasse rire ; que dans une scène un peu triste, un détail vienne casser ça. J’ai très peur des choses plombées : mon premier court-métrage l’était complètement, très sombre, toujours sur le même registre. Depuis, je recherche le contraste.
Je crois que c’est un film très sombre, qui contient beaucoup de tristesse. Mais j’ai eu envie de les traiter de manière légère. Les gens disent que c’est une comédie, tant mieux !

Des projets pour la suite?

Oui, un projet de long-métrage, toujours avec Vincent Macaigne j’espère. Mais j’ai encore beaucoup de travail dessus. Et puis un autre presque-long métrage.

Propos recueillis par Jean-Baptiste Viaud


Partager:

Twitter Facebook

Lire aussi

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Cycle rétrospectif Detlef Sierck (alias Douglas Sirk) période allemande

Au cœur des mélodrames de la période allemande de Douglas Sirk, ses protagonistes sont révélés par les artefacts d’une mise en scène où l’extravagance du kitsch le dispute avec le naturalisme du décor. Mais toujours pour porter la passion des sentiments exacerbés à son point culminant. Ces prémices flamboyants renvoient sans ambiguïté à sa période hollywoodienne qui est la consécration d’une œuvre filmique inégalée. Coup de projecteur sur le premier et dernier opus de cette période allemande.

La mort d’un bureaucrate

La mort d’un bureaucrate

« La mort d’un bureaucrate » est une tragi-comédie menée “à tombeau ouvert” et surtout une farce à l’ironie macabre déjantée qui combine un sens inné de l’absurde institutionnel avec une critique radicale du régime post-révolutionnaire cubain dans un éloge
bunuelien de la folie. Férocement subversif en version restaurée…