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Entre le Ciel et l’Enfer

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Juste après les succès de Yojimbo (Le Garde du corps) et de sa séquelle Sanjuro des camélias, Kurosawa revient avec un film plus noir, très peu connu du grand public jusqu’à son exploitation commerciale, mais vénéré par quelques cinéastes de renom, Scorsese et Coppola en tête : Entre le Ciel et l’Enfer. La structure du […]

Juste après les succès de Yojimbo (Le Garde du corps) et de sa séquelle Sanjuro des camélias, Kurosawa revient avec un film plus noir, très peu connu du grand public jusqu’à son exploitation commerciale, mais vénéré par quelques cinéastes de renom, Scorsese et Coppola en tête : Entre le Ciel et l’Enfer.

La structure du film est solide. Entre le Ciel et l’Enfer est constitué de deux parties.

La première partie nous propose un huis clos tendu. Gondo (Toshirô Mifune, assez convaincant) travaille pour l’entreprise « National ». Pour mener à bien sa stratégie de rachat des actions de la société, qui nécessite de réunir 50 000 millions de yens, il a hypothéqué sa maison et ses biens. Malgré la résistance des administrateurs de la société, avec qui il est entré bien évidemment en conflit, son plan est sur le point d’aboutir. Mais un soir, son fils disparaît, kidnappé ; le criminel réclame 30 millions de yens. En fait, c’est son compagnon de jeu, le fils du chauffeur, qui a été kidnappé à sa place : le gangster s’est trompé ! Gondo est devant un horrible dilemme : doit-il sacrifier sa fortune personnelle pour sauver le fils de son chauffeur, ruinant du même coup son projet professionnel, ou privilégier ses rêves et de ce fait condamner le petit ? Après moult tergiversations, il accepte de payer la rançon.

En sacrifiant sa propre personne, Gondo prouve qu’il est un homme d’une grande bonté. Les premières séquences du film nous le montrent comme un personnage dur, obsédé par les affaires, ne versant jamais dans les sentiments. Son changement d’état d’esprit est décrit avec beaucoup de finesse. Autant certains personnages du cinéaste changent brusquement de dispositions psychologiques, autant Gondo, lui, est amené de manière progressive à revenir sur sa décision initiale de ne pas céder au gangster. Sa femme, qui représente la bonté même, le don de soi sans retenue, joue un rôle important. Au final, il parvient à libérer la part de lumière qu’il y a en lui. Aux yeux du spectateur, il passe de l’ombre à la lumière, car son sacrifice est marqué du sceau de la noblesse. Pourtant, lui-même a l’impression de réaliser le chemin inverse, puisqu’il a tout perdu. Sa descente aux enfers est représentée symboliquement par son absence lors de la seconde partie.

Le fils du chauffeur, une fois la rançon remise, a été libéré. La seconde partie du film voit la police mener une enquête afin de retrouver le criminel. Cette partie est complètement différente de la première. Elle fait irrémédiablement penser à Chien enragé, autre polar noir du cinéaste. Kurosawa se comporte presque en documentariste : il nous décrit toutes les étapes de progression d’une enquête policière. Le rythme est excellent, et certaines séquences sont extraordinaires, en particulier celle des bas-fonds, qui nous décrit un univers oscillant entre surréalisme et expressionnisme.

La dernière séquence du film revêt une importance primordiale, non seulement dans la perspective du film, mais aussi par rapport à une thématique importante dans l’œuvre de Kurosawa, celle de la perte identitaire, avec en débordement le thème du double.
Le kidnappeur, condamné à mort, a souhaité rencontrer Gondo. Le face-à-face ne durera qu’une poignée de minutes, mais sera intense. « Je vais mourir, mais je n’en ai pas peur. Je ne veux pas de votre pitié ! À quoi servent le repentir et le pardon ? Aux paroles d’encouragement, je préfère la vérité, même brutale […] Je ne crains ni la mort ni l’enfer ; ma vie n’a pas cessé d’être un enfer. Je ne tremblerais que si je devais aller au ciel ! ». Gondo, impassible, écoute le criminel lui expliquer les raisons de son acte. « Sommes-nous obligé de nous haïr ? », lui demande-t-il. « Votre maison était un paradis comparé à ma piaule. En vous observant, je vous ai haï. Cette haine a été ma raison de vivre. C’est jouissant de transformer un riche en pauvre ». Le rêve du criminel était semble-t-il non pas d’améliorer ses conditions de vie (autrement dit de passer de l’ombre à la lumière), mais de détruire Gondo, de lui faire connaître l’enfer. Un ultime détail attire toute notre attention : à la fin de la séquence, le visage de Gondo, par un magnifique jeu de reflets, s’incruste dans celui du kidnappeur. Le malfrat serait-il le double par mimétisme du « héros » ?

On comprend alors toute la portée de ce merveilleux film : Kurosawa semble y opposer deux mondes, le monde du haut et celui du bas, le monde des riches et celui des pauvres, le monde de l’ombre et celui de la lumière. Mais au dernier moment, tout schématisme disparaît. Et à bien y regarder, on se dit que le subtil mais destructeur jeu de cache-cache entre l’ombre et la lumière se termine par la perte des deux héros, quelque part entre le ciel et l’enfer…


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