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DVD « Une séparation » d’Asghar Farhadi

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Sortie DVD chez Memento du très beau cinquième film de l’Iranien Asghar Farhadi, Ours d’or du dernier Festival de Berlin, succès inattendu de cet été.

Ils ne sont pas si nombreux, les films dont on pourrait croire la structure comme naturellement pensée pour le chapitrage DVD. Une séparation, cinquième long métrage de l’Iranien Asghar Farhadi, Ours d’or du dernier Festival de Berlin, succès assez inattendu de l’été (plus de 900 000 entrées France) est pourtant bien de ceux-là. Au sens où s’apparentant au genre plutôt balisé du film de tribunal, cette œuvre se distingue par le parti-pris très courageux de confronter sa matière scénaristique et esthétique au défi de la réévaluation. Tout ce qui sera dit au juge suite au dépôt de plainte de Hodjat et Razieh, couple pauvre dont la femme vient de faire une fausse couche, s’est bien déroulé. Qu’il y ait eu cris et bousculade, personne (ni les protagonistes, ni le spectateur) ne peut le nier. Quelque chose pourtant ne cesse d’interroger (spectateur comme protagonistes) quant au degré d’objectivité ou d’exagération de ces témoignages.

La force, la grandeur d’Une séparation est celle d’un film invitant sans cesse à révision, d’un récit avançant dans la conscience égale de sa « réalité » (tout est bien vu et entendu) et de son travestissement plus ou moins volontaire. Oui, découvrant son père attaché à son lit, étendu au sol, Nader a été saisi d’une colère sourde ; oui il a à deux ou trois reprises chassé avec violence Razieh de son appartement ; oui, il l’a frappée. Ou peut-être pas exactement. Tous les points de vue, toutes les interprétations s’interpénètrent et se confondent au fur et à mesure que l’un et l’autre acteur des faits cherchera à les retranscrire par la parole. Surtout, celui qui a assisté à tout sans y être (le spectateur, donc), sachant que l’un et l’autre ne mentent pas, ou tout du moins que l’un et l’autre ne font que répéter la manière dont il leur semble avoir vécu la situation, se trouve interrogé comme rarement dans sa propre logique.

Ce qui en salle faisait l’objet d’une délicieuse frustration (celle de ne pouvoir faire machine arrière, appuyer sur le bouton « replay » pour vérifier par soi-même le réel degré de violence des gestes de Nader, mais tout autant les probabilités que ce dernier ait pu, quelques scènes auparavant, entendre la conversation entre Razieh et l’enseignante de sa fille Termeh) se mue, par le biais du DVD, en une invitation difficilement négligeable à « se refaire le film » en cours de route. Le plus beau n’est pourtant pas là. Ce qui fait d’Une séparation une œuvre d’une qualité artistique n’ayant d’égal que la profonde honnêteté de sa stratégie narrative (tout dans la linéarité, pas de flashback), c’est la manière dont Farhadi accorde à chacun, à l’heure même de son témoignage, le plus total bénéfice du doute. Personne ne ment face au juge, c’est une évidence (il n’y a qu’à voir et revoir la scène, si l’on veut), mais chacun semble, en même temps qu’il défend sa cause, admettre la dimension excessive de leur accusation mutuelle.

Nader ne peut davantage être accusé du meurtre d’un fœtus qu’il n’avait de raison de rester sourd au serment de Razieh de ne l’avoir pas volé. Ne serait-ce la soif de « justice » (vengeance ?) de Hodjat, le mari chômeur de Razieh, pour qui la connaissance par l’accusé de la grossesse de sa femme ne fait aucun doute, une réelle discussion aurait peut-être pu être envisageable. Mais Hodjat lui-même n’est-il pas conscient de faire de la douleur de la perte d’un futur enfant le prétexte à une pure revanche sociale, une obscure « comédie de l’innocence » ? Car si l’entièreté de la ligne d’Une séparation repose bien sur cette affaire de meurtre présumé et la confrontation des points de vue des deux partis, c’est un drame plus ample encore qui sourd derrière les regards, les vitres, les gestes. Celui du rapport de classes dans l’Iran d’aujourd’hui, de l’impossible négociation entre classe moyenne (Nader /Simin / leur fille Termeh) et populaire (Hodjat / sa femme Razieh / leur fille Somayeh).

Le sort des anciens (le père de Nader, souffrant d’Alzheimer, témoin inconscient de la scène) et des enfants (ceux qui existent, Termeh et Somayeh, mais aussi ceux que l’on voudrait) se révèle progressivement le réel moteur du combat de Nader face à Razieh et surtout Hodjat. C’est au nom de l’intégrité physique de son père que le premier ne peut accepter le manquement de la seconde à leur accord. C’est en celui de l’avenir de leurs filles respectives que l’un et l’autre finiront – par le biais de Simin, l’épouse de Nader, dont la demande de divorce fut le point de départ du drame, et restera même son fil rouge secret – par interroger leur propre conviction et, non sans brutalité et amertume, opter pour la voie de la « raison ». Contrairement à ce qu’annonce son titre, Une séparation sera ainsi moins le film d’une rupture que d’une réaffirmation du prix du confort – de la (sur)vie ? – de ceux qu’on aime. Une seule réalité au fond : la mesure des répercussions de nos moindres vérités, mensonges ou oublis sur notre propre ligne de vie, mais surtout la leur.

Bonus

Se distinguent parmi les nombreux suppléments de ce DVD un entretien très éclairant avec le cinéaste et douze minutes de la remise de l’Ours d’or à Berlin.

DVD et Blu-Ray édités par Memento Films Distribution et distribués par Arcades.

Ressortent simultanément en DVD les deux précédents films d’Asghar Farhadi, La Fête du feu et A propos d’Elly.


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