DVD « Ross McElwee, Chroniques américaines »

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L´art et la vie confondus.

« Mon fils, je pense que ton plan de carrière laisse à désirer »Backyard (1984)

Arrière grand-père médecin, père médecin, frère futur médecin, Ross McElwee a eu du mal à faire admettre à sa famille sa vocation de documentariste. C’était sans compter sur la propension du jeune Ross à « gâcher de la pellicule » sur des sujets aussi peu captivants que son quotidien en Caroline du Nord. Quasi étranger dans sa propre famille, il s’en improvise alors le chroniqueur ethnologue. Entièrement construit sur ce décalage, Backyard revient avec humour sur une enfance passée dans une maison conservatrice entretenue par des domestiques noirs. Des allers-retours s’opèrent, de la place de ces domestiques dans la famille à la place même du cinéaste dans sa propre famille : de génération en génération, rien n’a l’air de changer véritablement, à part les proches qui disparaissent. Sa mère, d’abord, qui est morte avant qu’il ne tourne ses premiers films, de sorte qu’il ne conserve aucune image d’elle, sauf quelques rushes tournés par son oncle…

 

 

« On s’attache à sa famille et ils commencent à mourir. La peine continue de génération en génération. Je ne peux pas m’asseoir et parler de ça. C’est trop déprimant. »Time Indefinite (1993)

Ross McElwee ne parle pourtant que de cela. Alors qu’il annonce qu’il va – enfin ! – se marier à 39 ans, la batterie de sa caméra meurt. Passage au noir. Alors que sa femme Marilyn est enceinte, la grand-mère de Ross meurt. Marilyn fait une fausse couche. Le père de Ross décède quelques jours après. Passage au noir… Dans Time Indefinite, alors que McElwee projetait de réaliser un film joyeux, son cinéma fait l’expérience du deuil. Durant des années, Ross a scruté chaque instant de sa vie. Il se demande alors si ce n’était pas un moyen de se divertir, de ne pas regarder la mort en face, de croire à l’immortalité de ses proches ainsi fixés sur la pellicule.

« Ce n’est pas de l’art, c’est la vie ! » lui hurle son amie Charleen en lui sommant d’éteindre sa caméra, alors même que Ross filme un rendez-vous arrangé avec une demoiselle hilare. Et quelle est, au juste, la différence entre l’art et la vie ? Et si différence il y a, est-elle du même ordre que celle séparant Hollywood du cinéma direct (McElwee a suivi les cours de Richard Leacock) ? Dans Bright Leaves (2003), McElwee cherche ses ancêtres dans le Bright Leaf de Michael Curtiz (1950), un mélodrame sur la ruine d’un propriétaire d’une plantation de tabac. Gary Cooper et son arrière grand-père fusionnent le temps d’une enquête jusqu’à l’horrible découverte : l’auteur du roman qui a inspiré Bright Leaf n’a probablement jamais entendu parler des déboires de l’arrière-grand père McElwee. Alors que Ross McElwee quitte le domicile de la veuve de l’écrivain, sa déception est à la mesure de nos doutes : si l’on peut construire un documentaire entier sur un fantasme, qu’est-ce qui distingue le documentaire d’une fiction ? La manière de traiter ce fantasme, peut-être… La déception n’existe pas dans un mélo Hollywoodien, tout n’y est qu’emphase, jusque dans la chute. Aucun élément de la « vraie vie » ne vient troubler cette solennité. Ce n’est pas le cas dans les films de Ross McElwee : un chien peut débarquer au mauvais moment… Un toast porté à l’annonce d’un futur bébé couvert par une rafale d’aboiements : ce n’est pas demain la veille qu’on verra une scène pareille dans une production hollywoodienne – à part, peut-être, dans une comédie. Il suffit de mettre les pieds une fois dans le décor de cinéma permanent de Winston-Salem pour comprendre que ces décors figés n’ont rien à voir avec la vie… Déjà, dans Six O’Clock News (1997), Ross McElwee s’étonnait de cette névrose tyrannique du contrôle et de la mise en scène qui contamine le cinéma jusqu’aux reportages télé : « Le reportage sera-t-il moins vrai s’ils ne filment pas leur entrée dans mon appartement pour la troisième fois ? ». 

Aussi honnête soient les documentaires de McElwee, le temps opère néanmoins sur eux, jusqu’à ce que le passé chaque jour plus lointain se mue en fiction. A mesure que les souvenirs perdent leur densité, Ross McElwee s’inquiète de trouver l’image de son père chaque fois plus irréelle. De 1984 à 2011, de film en film, les mêmes rushs de son père réapparaissent. La voix du fantôme paternel se répercute sur les murs de la mémoire du cinéaste, jusque dans son dernier film, Photographic Memory (2011) où l’incompréhension croissante des arrogantes valeurs consuméristes de son fils le poussera à partir en France sur les traces d’une jeunesse elle-même marquée par l’incompréhension de son propre père…

« Sérieusement, comment ais-je pu devenir aussi vieux ? » Photographic Memory

 
 

Ross McElwee, Chroniques américaines – Coffret 2 DVD édité par Documentaire sur Grand Écran – Disponible depuis le 5 novembre 2013.
 
DVD 1 : Backyard, 1984, 81’ ; Time Indefinite, 1993, 114’
DVD 2 : Bright Leaves (La Splendeur des McElwee), 2003, 107’ ; Photographic Memory, 2011, 84’.
Suppléments : entretien vidéo avec Ross McElwee + un livret avec des textes du cinéaste, un article et un entretien.


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