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DVD « Le Procès Barbie, Lyon – 11 mai / 4 juillet 1987 »

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25 ans après le procès Barbie, << un document inédit et capital pour la justice, pour l´Histoire, pour la mémoire >> qui n´est pas destiné qu´aux historiens. Au contraire. Ce coffret interpelle, sidère et captive.

Inutile d’être historien, ou bien même passionné d’Histoire, pour reconnaître que le coffret de six DVD Le Procès Barbie, Lyon – 11 mai / 4 juillet 1987 est « un document inédit et capital pour la justice, pour l’Histoire, pour la mémoire », comme l’indique la jaquette. Document jugé d’intérêt puisqu’il s’agit du premier procès d’assises filmé dans son intégralité et qu’il s’agit du procès de Klaus Barbie, officier nazi jugé pour crime contre l’humanité livré par la Bolivie à la justice française en 1983. Mais ce n’est pas que cela. Car au-delà de la portée historique et émotionnelle que véhicule le document, ces six DVD se regardent aussi comme un récit à part entière, comme une histoire, comme n’importe quel autre document audiovisuel de grande qualité.

L’ampleur du contenu pourrait rebuter, voire même franchement décourager – 19 heures du procès ont été conservées sur les 145 heures initiales – mais il n’en est rien tant le récit interpelle, sidère et captive en définitive. On entre dans ce procès, on se prend à son déroulement, sans que rien n’ait été rajouté, ou modifié aux sons et aux images d’origine. Les extraits présentés ici sont tels qu’ils ont été filmés à partir du 11 mai 1987 devant la Cour d’assises du Rhône. Ce sont des morceaux choisis des trente-sept jours d’audience du procès du chef de la Gestapo de Lyon, Klaus Barbie, surnommé « le boucher de Lyon ».

Dans un premier temps, indéniablement, la portée historique et émotionnelle de ce coffret prend le dessus. Au XXIe siècle, alors que le cas de l’ancien président du Front national Jean-Marie Le Pen vient d’être rejugé par la cour de Cassation pour des propos révisionnistes tenus en 2005, pas un jour ne passe – quasiment – sans que la Seconde Guerre mondiale ne soit évoquée. Dans ce sens par exemple, les témoignages des victimes directes ou indirectes de Barbie sont des moments forts du procès. Mais bien loin de ce que l’on aurait pu imaginer de la part de victimes du nazisme, la dignité et la simplicité avec lesquelles elles se présentent face à la Cour stupéfient. Il paraît inimaginable aujourd’hui, pour de trop nombreuses raisons, d’assister à ce genre d’événements avec la grandeur dont font preuve les personnes appelées à témoigner à l’époque. Dignes, pudiques, et sans haine apparente, elles se succèdent ainsi à la barre.

Bien sûr, le procès était filmé. Bien évidemment, les médias attendaient en masse à la sortie de la Cour, après chaque jour de procès, mais seule une personne a cherché la caméra des yeux. A aucun autre moment, qu’il s’agisse d’autres témoins, des avocats (dont certains étaient pourtant très médiatisés, à l’image de l’avocat de la défense Jacques Vergès), de membres de la Cour… il n’est fait d’appel de pied à la caméra. L’oubli, manifeste, de l’enregistrement vidéo par les protagonistes de ce procès participe aussi clairement à la montée émotionnelle. Venues avec leurs souvenirs, ces personnes se livrent, sans fard et de manière très spontanée. Leur témoignage n’est pas « fabriqué », du moins cela ne paraît pas. Alors, à notre tour, nous avons l’impression d’être des témoins historiques.

Outre l’aspect émotionnel du procès, son déroulement même constitue un point d’intérêt pour le spectateur. Le montage des 19 heures conservées dans l’ordre chronologique permet de comprendre et de suivre l’évolution des trente-sept jours de témoignages, de procédure (légère), de plaidoiries… Les ouvertures et clôtures des audiences, par exemple, constituent des repères essentiels pour la compréhension, comme l’heure, qui est signalée à chaque coupe, ou comme les plans du public filmé. On reconnaît quelques personnalités… Ces éléments soulignent la dramaturgie du récit et le densifient. De même, la variation des angles de vue sur la Cour, les avocats, sur les témoins de pied ou en gros plan, offre à la fois une vue d’ensemble et permet de caractériser les personnes présentes : les membres de la Cour et les avocats essentiellement, pour en faire de véritables personnages que l’on suit audience après audience. Aussi, les tâtonnements de la Cour, tâtonnements législatifs ou humains, font partie de ces 19 heures de procès, ce qui n’enlève rien à l’intensité du propos, bien au contraire.

La rhétorique et les échanges entre les différentes parties durant le procès marquent la tension croissante et l’enjeu des audiences. Les interventions de Jacques Vergès, souvent théâtrales, attisent les réactions de ses confrères, des témoins ou du public. Celles du procureur général Pierre Truche laissent, parfois, un silence solennel planer… La cinquième audience voit ainsi se succéder les avocats des parties civiles, de la défense, le procureur général afin de savoir s’il faut « de force » faire comparaître Barbie, qui le refuse désormais. Le « personnage » du président André Cerdini marque également les esprits. Seul au milieu des loups. Il mène ce procès de bout en bout, essaie de ne pas céder aux pressions qui voudraient que le procès soit celui du nazi Barbie tout entier et non pas celui du chef de la Gestapo de Lyon, responsable de la rafle de l’UGIF, de celle d’Izieu… (faits pour lesquels il est cité). Le rappel souvent fait de la guerre d’Algérie, au cours de ce procès, est aussi l’une des difficultés. Comment, pour le président, ne pas tomber dans le piège de ce rapprochement fait par la défense quand les crimes commis pendant la guerre d’Algérie ont été amnistiés en 1968 ?

Ce coffret a donc une portée historique mais c’est loin d’être son unique intérêt. Son ambition multiple nous questionne tout au long du procès, et nous amène à réfléchir sur l’homme, sur la cruauté, sur la justice en France et ailleurs, sur la mort bien sûr… Il livre une atmosphère également, un état d’esprit des années 1980, quelques années après la guerre d’Algérie et l’amnistie des crimes qui y ont été commis. Sans que l’on ne voie jamais le dehors, l’extérieur de la salle d’audience, on imagine en partie ce que pouvait déclencher l’événement. Un complément de 2h20 offre très certainement un éclairage là-dessus. Ce coffret DVD doit occuper toutes les étagères, celles des salles de classe comme celles des salons.


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