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D’un Mai l’autre : Cannes 2008

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En ce mercredi 14 mai, et jusqu’au dimanche 25, Cannes rouvre ses portes. Entre glamour et exigences d’auteurs, légèreté et commémorations, le festival n’en finit pas de se perdre, pour mieux se retrouver. D’autant qu’interpelle déjà cette question : qui succèdera à la dernière – et inattendue – Palme d’or ?

La lancée du Festival de Cannes résonne toujours comme un signal, celui bien sûr d’une dizaine de jours de grande ivresse cinéphile, d’une désormais coutumière interférence entre cinéma pur et potins… Mais également (surtout) celui d’une possibilité de bilan et de remise en question d’un certain « état » du cinéma mondial, des résonances et dissonances évidentes entre diverses cultures et attentes cinématographiques. L’arbre (la montée des marches, le glamour, la Palme) cache souvent une bien dense forêt, celle d’une totale redéfinition de l’idée même d’«art», de « langage » cinématographique. Au fil des ans s’est imposée cette belle idée que la compétition officielle ne serait pas tout le festival, que le centre trouvait dans la marge (Un certain regard, Quinzaine des réalisateurs…) un écho régulier. Qu’esthétique et politique, esthétique et mondialisation (existe-t-il un pont économique et artistique entre cinématographies géographiquement si éloignées?) faisaient bien chambre commune.

Entre paris et fidélité

Peu de surprises, dans la compétition officielle de cette 61 ème édition, présidée par Sean Penn. Des cinéastes déjà consacrés ici même (les frères Dardenne, deux fois palmés ainsi que récompensés par l’intermédiaire d’un prix d’interprétation à Olivier Gourmet, pour Le fils, en 2002; Nuri Bilge Ceylan, Grand prix en 2003, pour le beau Uzak, selectionné en 2006 pour Les Climats) côtoient des profanes (Laurent Cantet, dont l’adaptation du roman de François Bégaudeau, Entre les murs, est la première sélection cannoise; Synecdoche, New York, le premier film de Charlie Kaufman, scénariste, entre autres, de Dans la peau de John Malkovich, est également de la partie). Quelques grands noms (Eastwood, Egoyan, Wenders) voisinent avec de nouvelles valeurs sûres (Jia Zhang Ke; Trapero; Soderbergh; James Gray).

Le dernier festival de Cannes eut pour première force de présenter les films parmi les plus audacieux et aboutis de cinéastes américains jusqu’ici quelque peu essoufflés (les frères Coen), raréfiés (David Fincher), ou tout simplement imprévisibles (Tarantino), au top de leur forme, donnant de la selection US l’image réjouissante d’une pleine santé. Bien que seul le planant film de Gus Van Sant (Paranoïd Park) se soit trouvé distingué au palmarès par le prix du 60 ème anniversaire, le mal (plutôt le bien) était fait : un bel appêtit de cinéma, entre exigence d’auteurs et efficacité d’entertainment était d’actualité. De son côté, le pauvre James Gray rentrait encore bredouille avec son premier film depuis 7 ans (accessoirement troisième film en 12 ans de carrière), le sans doute mal compris La nuit nous appartient (We own the night), dont le premier degré dramatique, l’exposition trop évidente d’une aspiration très « classique » laissa envisager quelques relents réactionnaires. Sans rancune, le jeune homme (il n’a que 38 ans) accepta l’invitation cette année pour son premier film officiellement « romantique », Two Lovers, réunissant le fidèle Joaquin Phoenix et la gracile Gwyneth Paltrow… miam miam.

Si rien ne laisse douter du professionalisme du toujours jeune Eastwood (déjà revenu d’Iwo Jima), dont The Changeling sera le sixième film présenté au festival, ni de l’audace de l’indéfinissable Soderbergh (Che, biographie de 4 heures, pas moins, du « Commandante »… chef-d’oeuvre ou désastre ?), qu’attendre du précité Synecdoche, tentative périlleuse de passage à la réalisation d’un intéressant scénariste ? Wait and see

Peut-être la surprise sera-t-elle française, cette année, les films hexagonaux étant certes peu nombreux ( 3, si l’on compte le Cantet, sélectionné in extremis), mais les noms plutôt stimulants : Desplechin (Un conte de Noël), Garrel (La frontière de l’aube, titre quasi cronenbergien) et donc Laurent Cantet (Entre les murs, avec l’auteur du livre d’origine en acteur principal, le critique et écrivain François Bégaudeau). Si le premier fut déjà plusieurs fois selectionné en compétition à Cannes (mais jamais récompensé), le second apparaît davantage comme idole de la Mostra de Venise (deux Lions d’argent, pour J’entends plus la guitare et Les amants réguliers). Quant au troisième, bien que son statut plus ou moins officiel de « cinéaste (de la) politique » puisse dénoter de prime abord avec le prestige accompagnant tout festival, la sélection de son quatrième long-métrage apparaît surtout comme le souhait, de la part de Gilles Jacob et Thierry Frémaux, d’intégrer une certaine autorité thématique et stylistique française dans le bain de cette compétition. De longues discussion sont donc à envisager, de possibles élans et prises de position radicales à ne pas exclure.

Mais la vraie question, celle qui peut-être donne tout son sel à cette compétition, est celle de la succession de la dernière Palme d’or, attribuée, on s’en souvient, à un cinéaste jusqu’ici mondialement inconnu, symboliquement à une cinématographie (roumaine) en plein développement : Cristian Mungiu, pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Le geste du jury dirigé par Stephen Frears était-il guidé par une simple volonté de mise en avant, d’éclairage significatif d’un horizon prometteur (et si précaire encore) du cinéma mondial ? Ou était-il (ce qui serait même plus fort ) l’appel implicite à un profond dépoussiérage de la compétition, une mise à mal des évidences et certitudes, comme le tenta Cronenberg avec Rosetta, des Dardenne, et L’Humanité, de Bruno Dumont, en 1999 ? Eric Khoo, cinéaste de Singapour, auteur il y a 3 ans d’un Be with me très remarqué, sera-t-il la nouvelle star de Cannes 2008 ? Ou plutôt Brillante Mendoza, dont John John, sorti en ce premier trimestre, fut un vrai coup de cœur critique ? Soyons réalistes, demandons l’impossible.

Mai 2008… une année symbolique?

Nulle obligation, bien sûr, de n’attendre de mouvement que du côté de la compétition officielle, celle dont les cérémonies d’ouverture et de clôture sont chaque année les seules vraiment médiatisées, les seules accessibles au public absent du festival. Cannes, c’est aussi, et de plus en plus, le terrain des inattendus, des projets. La Cinéfondation, par exemple, donne chaque année à de jeunes réalisateurs la chance de présenter leur film de fin d’études, à dessein de trouver le financement d’un premier long. La valeur grandissante de la Caméra d’or lui donne l’impact d’un véritable bond en avant pour les jeunes carrières, l’éclectisme d’Un certain regard, La semaine internationale de la critique, ou de la Quinzaine des réalisateurs, qui fête ses quarante ans, en font les lieux d’épanouissement et d’expression de propositions marginales et minoritaires… qui pourraient, d’ici quelques années, trouver une place et une toute autre légitimité en compétition officielle.

Avec cette date symbolique de Mai 2008, la commémoration (utile et incontournable pour certains, vaine et un peu excessive pour d’autres) des évènements de 68, dont le Festival de Cannes fut lui-même le témoin (la victime ?) privilégié(e) ne manquera pas de trouver sa place. Sous quelle forme, c’est à dire par le biais de quelle proposition cinématographique, de quel acte de résistance et d’affirmation esthétique ? La politique nationale et mondiale n’a jamais été autant au cœur des plus larges discussions (l’élection présidentielle américaine ne manque jamais d’éveiller un positionnement global dont la marque fut il y a quatre ans la Palme d’or octroyée à l’iconoclaste – et parfois lourd (sans mauvais jeu de mot) – Michael Moore et son brûlot anti-Bush, Farenheit 9/11). Si la programmation de films ouvertement « politiques », engagés et discursifs ne suffirait bien sûr pas à préciser la place actuelle de la question dans l’acte cinématographique, très attendus sont les signes extérieurs d’un réel mouvement, d’un subtil mais vérifiable « engagement » artistique.

Éternel retour ?

En somme, ce qui résonne, au commencement de chaque édition de Cannes, c’est le sentiment que pour une fois dans l’année, la question du «cinéma» excédera un peu son seul cercle d’initiés, que par l’attrait pour les paillettes s’éveillera chez le zappeur de Canal un lointain intérêt pour le buzz autour de tel film, le goût du pronostic quant au palmarès, suite à l’écoute mi-attentive mi-distraite des quelques rumeurs. Tout ça sans avoir même vu un seul des films présentés.

Cannes est au fond, par son art de trouver à chaque micro-évènement sa dimension légendaire, à chaque mot lancé par telle star un colori un peu scandaleux, un peu « pop », une pure attraction foraine, un manège à très grande échelle conviant toutes les facettes de l’industrie cinématographique à valider ou non leurs caractéristiques. Tout y a déjà été dit, mais tout a aussitôt été oublié, éternel palimpseste, jeu de mains chaudes et d’association de motifs disparates. Son histoire est déjà si longue, et en même temps tellement récente… toujours anachronique, encore actuelle.


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