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Entretien avec Sophie Letourneur

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A l’occasion de la sortie ce mercredi de son premier long métrage, « La Vie au ranch », engageons donc un dialogue avec Sophie Letourneur.

Comment parler avec justesse d’un film faisant du débit, de l’excédent de parole son objet ? Tel est le défi que semblait nous lancer La Vie au ranch, premier long métrage de Sophie Letourneur, jeune cinéaste déjà repérée à travers ses moyens métrages Manue Bolonaise (2005) et Roc et Canyon (2007), regardant l’adolescence telle qu’elle, sans m’atuvuisme ni préciosité. Le véritable enjeu, dans cette rencontre, était pour nous d’enquêter avec la cinéaste sur l’origine de cet alliage quasi « naturel » entre jeunesse et extériorisation anarchique de tout état d’âme, cette verbalisation quasi immédiate de toute angoisse ou vue de l’esprit offrant, bel exploit, un cinéma bavard sans être barbant. Tendons l’oreille…


Loin du fantasme

On a avant tout le sentiment que plutôt que d’ambitionner à faire du grand cinéma, du grand art, vous aviez envie de vous faire plaisir en faisant votre film. C’est-à-dire un film correspondant à une envie toute personnelle de cinéma.

Oui, c’est vrai. Il y a surtout que je n’ai pas pensé au spectateur, sachant qu’un peintre ne pense pas forcément non plus à son spectateur. Comme je viens des arts plastiques, je pense avoir une démarche plutôt « artistique »… et du coup, assez égocentrique (rires). Disons que la première impulsion pour ce film a été artistique, dans le sens où il y avait un enjeu de mise en scène qui m’interessait et que je poursuis depuis plusieurs films déjà, à savoir comment filmer une conversation, comment mettre en scène un groupe, comment filmer plusieurs personnes qui discutent ensemble en même temps… Après, il y avait un désir vraiment personnel et nécessaire pour moi de parler de cette époque-là, d’en faire une forme de deuil. Le film serait même une sorte de cercueil…

D’où vous vient cet intérêt particulier pour la parole, justement ? La « mise en scène » de la parole plutôt qu’autre chose ?

Je pense que c’est lié à une sensibilité spontanée. Quand j’étais à Duperré (école d’Arts appliqués, ndlr), je faisais du textile, mais tenais aussi des cahiers de tendances où je retranscrivais ce que me disaient les gens. Je me suis prise au jeu, ai en tout cas pris du plaisir à relever les petits détails, les « petites choses » dans la façon de parler des gens, les mots qu’ils utilisent. Il y a quelque chose qui me touche là-dedans… Après, quand j’ai été aux Arts déco, en vidéo, j’ai de plus en plus en plus creusé ce sillon-là, de plus en plus travaillé la parole, sans pour autant me dire « tiens, je vais faire des films sur la parole » (rires). C’était naturel, c’est une chose qui m’interessait et je suis allée spontanément dans cette direction.

Il y a même une dimension assez documentaire, dans votre esthétique, dans cette manière de donner en tout cas le sentiment que vos personnages sont moins des personnages de cinéma que des jeunes filles de tous les jours. On a le sentiment qu’elles sont prises dans leur quotidien pur et dur, sans mise en scène préalable ni rien.

Oui, déjà parce que je ne voulais pas faire de ces jeunes filles un fantasme. Parce que souvent les jeunes filles sont des fantasmes dans le cinéma réalisé par des hommes, mais parfois aussi par des femmes, alors que les garçons le sont un peu moins. Après, il y a forcément une part de fantasme dans toute création, et je pense qu’elles sont quelque part aussi un fantasme, mais pas le fantasme qu’on a l’habitude de voir. Pour moi c’est un enjeu presque « politique », disons un engagement. Je suis une femme, je fais des films sur des femmes… je sais ce que je fais, je sais quelle image je veux donner d’elles et quelle image je ne veux pas donner d’elles.

Elles sont très triviales, pas du tout idéalisées…

C’est ça, oui. Mais pour moi, c’est une forme d’idéal… Quelque part, je les idéalise comme ça, parce qu’elles ne sont pas comme ça, vous les avez croisées (les trois actrices principales du film sont en pleine séance de shooting dans la pièce à côté, ndlr). Ce sont des filles beaucoup plus soignées, qui se maquillent, se coiffent, tout ça. Il est vrai que moi, dans mon idéal, j’avais envie de montrer des jeunes filles qui existent « comme ça », pour ce qu’elles sont et ne vivent pas en permanence par rapport à un regard masculin. Ça a été le statut de la femme pendant très longtemps, ça l’est encore, donc dans ce film-là, j’avais envie de dire « voilà, elle sont biens comme ça, n’existent pas seulement par et pour les mecs ».

Ce n’est pas un film féministe…

Non. Je ne dirais pas que c’est un film féministe, mais je pense défendre quelque chose. Il y a d’ailleurs des réactions, des filles qui trouvent super qu’on montre des filles comme ça, des hommes qui trouvent ça super aussi, beaucoup d’hommes qui trouvent ça… dégueulasse… (rires) Certains hommes font vraiment un rejet par rapport à ce film !

Une fille sans influences


Après vos précédents courts et moyens métrages, réaliser ce premier long vous semblait-il une suite logique dans votre parcours ?

Oui, c’est vrai que ma méthode de travail est une suite logique. Elle a évolué au fur et à mesure de mes films. Il y a ce même sujet du passage d’un âge à un autre. J’ai fait du 10-11 ans, 15-16 ans, là c’est du 19-20 ans. Oui, je trouve ça assez cohérent…

Vous pensiez déjà au long, lorsque vous réalisiez vos moyens métrages ?

Non.

Pas du tout ?

Non…

Et il y a une grande différence dans la manière de réfléchir à l’histoire d’un long métrage ?

Oui. Disons qu’il est plus facile d’obtenir une aide du CNC pour un court ou moyen métrage quand on travaille comme je travaille. Au niveau des scénarios, des dialogues, je les écris avec les acteurs avant le tournage, donc je ne peux pas les écrire au moment où je les présente au CNC. Donc ça, ils l’acceptent en moyen métrage, mais plus en long. Le long métrage n’est plus le lieu de l’expérimentation, ça on le réserve pour le moyen, ce qui est dommage. Ensuite, sur le tournage, c’est exactement pareil. Mais il est vrai qu’il faut quand même avoir une histoire un peu plus développée pour tenir sur la longueur.

Au sujet de l’histoire, justement, la force de votre film repose sur l’impression que chaque séquence se suffit à elle-même. C’est-à-dire qu’aucune ne semble travailler à tisser un trop évident fil narratif…

Tant mieux ! (rires) Ça peut être pris aussi comme une faiblesse selon les sensibilités, mais…

Le risque peut être de perdre l’attention du spectateur.

Oui. Comme j’ai dit tout à l’heure, je n’ai pas pensé au spectateur, ce qui fait sans doute la faiblesse et la force du film. Il y a un fil conducteur, mais il n’est jamais au premier plan.

On a forcément fait référence à des cinéastes comme Jacques Rozier ou Jean-François Stévenin, non, concernant l’esthétique du film ? Vous revendiquez ces influences ?

Je ne les revendique pas, mais je suis flattée. Je ne vois pas le sens que cela aurait, en fait de revendiquer…

Disons que la plupart des jeunes cinéastes qui font leur premier long métrage peuvent avoir tendance à ne pas forcément cacher leurs références.

Ah oui, d’accord. Disons que comme j’ai un parcours un peu particulier, que je viens plutôt des arts plastiques, que je ne suis pas une grande cinéphile, je n’ai pas l’impression de me nourrir de façon directe d’autres films par rapport à mon travail. Et justement, quand j’écris quelque chose, j’évite de voir des films qui parlent de la même chose.

 

Culture Club

On sait que les héroïnes du film sont amies dans la vraie vie… mais aussi que cette histoire est directement inspirée de votre propre expérience de jeune adulte. Les préoccupations de ces jeunes filles, telles que par exemple la Nouvelle star, sont elles aussi les vôtres ?

Non. (rires) Je ne suis pas du tout préoccupée par la Nouvelle Star. Déjà, la Nouvelle Star, elles n’en parlent pas directement, elles la critiquent juste au début du film…

Elles sont fans de Benjamin Siksou…

Mais on ne sait pas qu’il vient de la Nouvelle Star ! Dans le film on l’appelle « Benji »… En fait, elles sont fans d’un chanteur…

Parlez-nous de cette curieuse et amusante scène de discussion entre les deux cinéphiles, autour de Hong Sang-soo..

Ce qui était important pour moi était de montrer que le personnage de Lola essayait d’avoir une histoire d’amour avec quelqu’un qui ne pourra jamais entrer dans le groupe, qui n’avait pas les mêmes préoccupations. Il s’est trouvé que quand j’ai fait le casting, j’ai choisi Aurélien Dirler (qui joue Christophe, ndlr), qui était sélectionneur pour un festival. Donc forcément, je me suis dit qu’il devait parler de cinéma. Ce que je trouvais intéressant était d’éxagérer un peu la discussion, d’en faire une discussion d’« adultes ». Typiquement le genre de discussion que j’entendais plus jeune, à table, avec les adultes qui parlent culture, sortent un peu ce qu’ils ont entendu à la radio…

Ce ne sont pas du tout vos types de discussions à vous ?

Pas à 20 ans. Mais oui, bien sûr qu’il m’arrive de parler comme ça des films. Après, c’est vrai que je suis une grande fan de Hong Sang-soo, dont les personnages sont toujours en train de fumer, picoler…

Ce que dit Eric Jolivalt sur Night and day, c’est votre point de vue ?

Non, justement. Je préfère même au contraire Night and Day à Woman on the beach.

Pareil.

Pour moi, c’est un de ses plus beaux films.

Nous parlions de politique, tout à l’heure. Ne craignez-vous pas que les détracteurs du film ne le cataloguent comme « bobo », en raison notamment de l’absence totale d’engagement de ces jeunes dans autre chose que leurs histoires de cœur et leurs partiels ?

Ce n’est pas que je le crains, c’est que c’est arrivé. Le film a été attaqué plusieurs fois parce qu’apparemment il montrerait une jeunesse dorée – même si je ne trouve pas que cela soit si manifeste dans le film –, que ce sont des parisiennes, que je ne pose pas beaucoup de questions sur l’état du monde… Mais ce n’est pas le propos. On ne peut pas tout traiter dans un film, ou alors on fait une grille réunissant tous les grands sujets du moment. C’est un peu le problème des comédies françaises d’aujourd’hui, très mauvaises parce qu’elles essayent de mettre des trucs drôles avec un petit peu de social et un petit peu de psychologie. Du coup, cela donne des films mous. Après, qui critique Supergrave, les films des frères Farelly, qui n’ont rien à voir avec ce que je fais, mais… Reproche-t-on à leurs films de ne pas avoir de dimension politique ? Bien sûr que Fous d’Irène, par exemple, est une critique de la société américaine, mais celle-ci requiert un effort d’interprétation des effets comiques. Je critique des choses, dans mon film, mais sans chercher à me conformer à une bonne conscience de film d’auteur engagé, disons.

Plutôt que de vouloir aller dans tous les sens, autant choisir un vrai sujet et le suivre jusqu’au bout. En l’occurrence, dans votre film, la fin d’une époque.

Voila ! On peut d’ailleurs aussi extrapoler un peu et dire que le groupe, c’est la société, parler de la difficulté d’être marginal… La société comme un sport dont il faut respecter les règles, en quelque sorte. Pour moi le personnage qui choisit de quitter le groupe pour aller habiter à Berlin est le personnage de l’artiste, qui affirme sa marginalité, mais dans la douleur. Je pense qu’au final, il peut y avoir un côté anarchiste dans le film… Pourquoi pas… Après, on peut y voir ce qu’on veut, surtout.

Les filles rient beaucoup pour rien dans ce film, notamment dans la dernière scène, avec les boules de papier. Y a-t-il une signification particulière ? (rires)

Pour moi, c’est un rire de gêne. Cette dernière scène montre qu’à force d’être séparées, de passer moins de temps ensemble, d’avoir évoluée chacune de leur côté, le lien s’est distendu puis modifié. Elles se retrouvent mais sont comme deux étrangères. Il y a d’ailleurs un plan assez long où elles sont devant la porte et ne savent pas quoi se dire. Tout à coup, le mec dit qu’il s’appelle Fritz, et là elle se mettent à rire ! Tout à coup, elles peuvent s’accrocher à quelque chose, l’une a enfin attrappé le fil de l’autre. Mais il reste quand même une distance et finalement le fou rire serait une manière de retrouver quelque chose de l’enfance… Il y a un truc très bizarre, pas vraiment naturel, un peu nerveux. Pour moi, c’est juste de l’émotion.

Ce film est-il un passage pour vous aussi ? Pensez-vous aller maintenant dans d’autres direction pour vos prochains longs ou moyens métrages ?

Oui. Avec ce film, je vois aussi les limites, par rapport à la durée d’un long métrage, du fait de s’appuyer sur mon passé, au niveau de la trame narrative. Jusqu’ici, je n’ai jamais vraiment réfléchi à la structure dramaturgique, me disant que c’était la réalité qui me la donnait, ce qui s’est passé étant plus fort que n’importe quelle structure. J’ai envie d’être désormais plus distanciée, toujours parler de moi, de mes problématiques, ce que j’apprends et analyse de la vie, mais de façon plus construite et plus fictive. Je suis en train de m’appuyer sur la forme du conte pour le prochain scénario. Je ne pense pas que ce sera un conte à la lettre, mais il y aura sans doute des figures types comme une méchante reine, une princesse, des choses comme ça.

Propos recueillis par Sidy Sakho à Paris le 8 octobre 2010

Sincères remerciements à Audrey Grimaud.

A lire aussi : critique de La Vie au ranch


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