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Deauville 2014 : jour 4, retour à la terre ferme

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Quatrième jour à Deauville et déjà quelques belles révélations sur grand écran. De la tristesse d´une photographe de guerre à deux vieux qui vivent leur dernier grand voyage en Islande, sans oublier un beau récit en noir et blanc retraçant l´enfance d´Abraham Lincoln, Deauville revient à ses origines, ses sources.

Rafale de photographies

Le cinéma est souvent ce grand projecteur de l’émotion, par forcément celle que l’on dit mais celle que l’on montre. La violence de l’image, tout comme celle que transmet une photographe de guerre à un public. Et les séquelles de ce métier au front, à feu et à sang. C’est en quelques mots l’esprit du film War Story, en Compétition, réalisé par Mark Jackson avec Catherine Keener et Hafsia Herzi. Deux femmes, deux histoires totalement différentes et leur rencontre, en Italie, dans un hôtel tenue par un couple d’amants passionnels, dans un camp d’illégitimes ou dans un hôpital. L’une est blanche, plus âgée, les cheveux épais bruns. L’autre a la peau plus foncée, la tenue inchangée de jour en jour, la pression d’être une femme au quotidien. Le film est par son scénario intéressant, bien traité. Mais la réalisation est malheureusement fragile : de ce road trip émotionnel, il ne reste pas grand chose de fort, de puissance, même dans la tristesse et la douleur, la tragédie.

 

 
Projection de War Story, photo Stéphanie Chermont

On ne comprend pas tout de leurs sentiments, on les suit sans jamais vraiment être à leurs côtés dans leurs histoires, on les observe bêtement sans vraiment prendre conscience de ce qui leur arrive… Le réalisateur, par admiration sans doute de ses actrices, en oublie de les considérer comme des femmes aux destins difficiles. C’est pourtant un thème original, la douleur d’un métier difficile à exercer, l’insécurité d’une jeune fille sans papier dans une société qui la rejette, jusqu’à ses droits de femme. Un long-métrage peut-être trop long, lent, et ce, malgré deux actrices aussi talentueuses que charismatiques.

Land Ho ! Une plongée entre rides et rires

D’un champ de bataille photographique à un geyser islandais, il n’y a qu’un pas – du Centre International de Deauville au cinéma du Casino. Les deux réalisateurs Aaron Katz et Martha Stephens ont décidé d’embarquer deux vieux totalement atypiques, Mitch et Colin, un Américain et un Australien, beaux-frères, en terre du Nord. Au programme de leur périple, oublier la vieillesse ! Et se faire plaisir, même si on est âgés, à la retraite, sans argent, leurs personnalités pour l’un obsédée par les fesses et les seins, pour l’autre amatrice de nature et de romantisme, rien ne les arrête ! Avec humour et aventure, les personnages nous font sourire, nous émeuvent et nous font voyager, avec coup de répliques qui pourraient devenir cultes : « Le steak, c’est comme la chatte, au plus c’est juteux, au meilleur c’est ». Bref, vous l’aurez compris, plus rien ne les arrête… Même si le film est un délicieux moment à passer, il manque légèrement d’actions, de progression. L’humour sauve ce manque et remet le spectateur dans la course au temps et au plaisir. Un bain de fraîcheur et une comédie sans âge, présentée en avant-première !

 


The Better Angels, le jeune Abraham Lincoln  

The Tree of Life d’un Président en devenir…

On termine aujourd’hui avec un autre film en Compétition, The Better Angels, sur l’enfance d’Abraham Lincoln. À 11 heures ce matin, la salle était comble, et pourtant, dès les premières images, The Better Angels a de quoi décourager certains. En noir & blanc d’un esthétisme pur, nous voici au cœur de l’enfance d’un président, dans l’Indiana en 1817. Le réalisateur A.J. Edwards signe son premier long métrage avec l’appui solide de Terrence Malick pour qui le jeune réalisateur a été chef monteur à plusieurs reprises. C’est d’ailleurs la première impression que l’on se fait en voyant The Better Angels, serait-ce Terrence Malick derrière la caméra ? Les images sont d’une beauté pure, les séquences en travelling rappellent très précisément celles de The Tree of Life ou À la merveille. Le petit garçon que l’on suit pendant 3 ans ne grandit pas, ne mûrit pas, il devient plus fort, à l’image de son père qu’il imite ou de sa mère qu’il perd brutalement. Élevé dans une forêt qui le préserve, par son paternel bûcheron, dans la religion et l’ode à l’éveil de soi, le jeune Lincoln se démarque vite de ses frères et sœurs, de ses cousins. Les questions qu’il se pose, l’intelligence dont il témoigne pousse son père, sa mère et bientôt sa belle-mère – jouée par la très belle Diane Kruger – à le porter vers la connaissance, le savoir.

The Better Angels est un tableau d’époque, un tableau d’espoir avec allusions bibliques, poétiques, romantiques d’un temps où l’Amérique sort difficilement de la Seconde Guerre d’Indépendance, où l’on aperçoit un Indien, des esclaves, des sentiments précieux, des croyances fortes. L’homme et la nature, la nature et l’enfant, le corps et l’esprit, la force et l’intelligence, A.J. Edwards nous montre une tranche de vie d’un futur président qui connaît le quotidien de travailleurs de la terre mais aussi qui a su lire, s’interroger et travailler son intellect, au point de ne jamais rien réclamer, de se dénoncer pour mieux avancer, de faire réagir ses proches à son talent, ses vertus. Le film ici proposé est à mettre en parallèle avec le biopic de Spielberg sur ce même Lincoln. À deux périodes opposées, le même homme, le même président fantasmé, imaginé par deux réalisateurs très différents, mettent dans leurs réalisations des choses similaires : une grande sagesse, un regard qui en dit long, une manière de penser hors du commun. L’Amérique n’a pas fini de parler de son 16ème président, au début, à la fin, jusqu’à la fiction ou l’horreur – souvenons-nous (ou pas), d’Abraham Lincoln, chasseur de Vampires – et on ne va pas les en empêcher, The Better Angels donnent de la matière à un nouveau style de cinéma, à mi-chemin entre l’hommage à une nature protectrice, des hommes de pouvoir et leurs racines… Terrence Malick, à 70 ans, a-t-il trouvé son hériter ?


L’avis d’Alexis de Vanssay sur The Good Lie  :

Avec la projection de The Good Lie du québécois Philippe Falardeau mardi après-midi, les Planches de Deauville ont senti le souffle bienfaiteur d’une épopée humaine contemporaine, que d’aucun qualifierait de film « pleins de bons sentiments », mais qui, à n’en point douter, mérite beaucoup plus que cela étant donné la force de son scénario et la bouffée d’optimisme qui s’en dégage. Ce film est inspiré de faits réels – et sans doute aussi d’un roman : Le grand Quoi de Dave Eggers, paru en 2009 en France. Mais cet ouvrage n’est pas mentionné dans la fiche du film.

Nous sommes au Soudan, dans les années 90. La guerre civile fait rage. Des soldats incendient un village et massacrent ses habitants. Une bande d’enfants réussit à fuir et à rallier un camp de réfugiés au Kenya. Falardeau filme ce périple miraculeux de façon splendide. Finalement, Jeremiah, Mamere et les autres survivront aux soldats qui les traquent, aux lions, à la longue marche. Ils deviendront  de jeunes adultes dans le camp des Nations Unis, puis obtiendront, un beau jour, chacun un billet pour les Etats-Unis via un programme d’immigration, à la veille du 11 septembre…
 


Mais si la première partie africaine du film est splendide, c’est dans sa partie américaine, que The Good Lie révèle ses grandes qualités, notamment une grande tendresse et une telle finesse dans l’humour des protagonistes, que nous ressentons très vite une émotion nous envahir. Le réalisateur a su traiter avec humour le choc des cultures (voire des civilisations), et la confrontation soudaine des Africains avec la modernité. Mais ce qu’il y a de plus remarquable dans ce film, c’est l’affirmation de la grandeur du melting-pot américain. Alors que l’Amérique est bien souvent vue (au cinéma comme ailleurs) sous l’angle de la violence (du racisme, des ghettos), Philippe Falardeau nous rappelle avec force – et une histoire véridique qui plus est -, que les Etats-Unis sont aussi une nation accueillante, un creuset à nulle autre pareil au monde, qu’elle est elle-même constituée pour grande partie de gens venus d’ailleurs, et que l’immigration est pour elle une chose naturelle. Sa grande force.

Le festival continue cette semaine, rendez-vous les jours à venir avec les Docs de l’Oncle Sam, Get on up avec l’arrivée très attendue de Mick Jagger à Deauville, Pasolini d’Abel Ferrara… De quoi rester bien éveillés jusqu’à dimanche.

 


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