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Coffret DVD Lisandro Alonso

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A l’occasion de la sortie DVD chez Potemkine d’un coffret réunissant ses quatre longs métrages, parcours de l’oeuvre singulière du cinéaste argentin le plus prometteur de sa génération.

D’abord, lever un malentendu : en dépit des apparences, le cinéma de Lisandro Alonso ne se rattache pas tout à fait au genre moderne bien connu de l’errance. Plus précisément, si les quatre films constituant à ce jour sa jeune œuvre reposent bel et bien sur l’accompagnement presque muet de la trajectoire d’un individu (bien plus que d’un personnage), jamais ceux-ci ne cherchent à conclure à un flottement, un voyage sans destination. Au contraire. Du bucheron de La Libertad (2001) au détenu fraîchement libéré de Los Muertos (2004), de leur partage sans rencontre de l’inédit Fantasma (2006) au suivi de cette autre figure unique qu’est le marin de Liverpool (2008), moins de la solitude, avec l’éventuelle mélancolie ou inadaptation au monde l’accompagnant souvent, que de simples déplacements singuliers. Là surtout se situe l’embarras, l’élément de trouble et de possible désaffection accompagnant ces films : à l’extrême clarté des plans, la profondeur absolue du champ semble s’associer comme une idéologie du « circulez, y’a rien à voir ».

Peut-on accepter de voir un film nous libérant dès son entame de toute obligation de le suivre jusqu’au bout, de s’enquérir plus que nécessaire du sens et de la signification du moindre geste, du plus infime embryon de dialogue ? Pire : le refus très manifeste de Lisandro Alonso de créer quelque tension, quelque possible inquiétude au sein de ses images, tout en donnant la nette impression que Misael, Vargas et Farell n’apparaissent pas à l’image dans le but prioritaire d’amorcer une fiction pourrait à la longue tenir lieu d’arrogance, n’appelant dès lors à aucune indulgence. Sauf que pour tout dire, les quatre films de Lisandro Alonso, bien que n’appelant en effet à nulle consécration, nulle surinterprétation de leurs contenus respectifs, sont parmi les plus logiques, les plus fringants qu’il nous ait été proposé de voir durant ces premières années 2000.

No direction home ?

Nulle errance, donc. Ce qui ne veut évidemment pas dire que ces films donnent toutes les cartes, garantissent d’emblée l’issue du déplacement de leur « héros ». Simplement ces derniers se démarquent-ils, dès les toutes premières images, par la clarté de leur situation à l’heure du film. Un bûcheron mène une journée ordinaire dans la pampa, entre coupe de bois, besoins naturels, aller en camionnette vers la résidence d’un client, retour quelques heures plus tard à son point de départ. Non pour indiquer qu’il tournerait en rond, que la vie ne serait que surplace, confusion, illusion ou quoi ou qu’est-ce, mais tout simplement parce-que pour La Libertad, pour Lisandro Alonso aux heures de la préparation, du tournage puis de la projection de La Libertad, aucun autre évènement n’importait plus que celui-ci : faire fiction du quotidien réel de Misael, et par là-même, par cette égalité du cinéma avec ce réel qui lui préexiste, préserver la dimension un peu nue, un peu incorruptible du documentaire.

                                                                              

Le principe du passionnant et déconcertant Fantasma sera, sinon similaire, dans tous les cas assez voisin, l’affaire reposant cette fois sur la confrontation du héros de son précédent film (Los Muertos) à l’étrangeté de se voir sur grand écran. Projeté en avant-première au théâtre San Martin de Buenos Aires, le film défile devant les yeux de son acteur, ce dernier jouant cette fois ouvertement son propre rôle, là où Los Muertos, bien que le filmant dans son élément, l’amenait à la fiction, le faisait devenir un personnage de fiction par la création d’un passé criminel et la mise en scène de son retour à la liberté. A quelques pas, Misael, tête d’affiche de La Libertad, visite lui aussi les lieux, sans explication, certes, mais n’invitant pas non plus à trop s’enquérir de la situation. Peut-être que tout ceci n’est que posture, jeu un peu arty sur la supposée grandeur du non-sens, ce qui ne parle pas de soi-même ayant pour nombre d’artistes valeur de plus-value intello. Peut-être bien, mais dans le cadre d’un film de Lisandro Alonso, sans doute aussi en raison d’une adhésion naturelle aux propositions de ses précédents films, notre choix sera volontiers de prendre ce non-sens pour lui-même, à la mesure d’un plaisir un peu bête à voir ce qui est qu’après tout personne ne reprocherait à un Weerasethakul.

                                                                           

Toujours, donc, le refus de ce cinéma de donner à ses images une fonction potentiellement symbolique ou explicative, susceptible d’aider à être pris – un peu plus – au sérieux. Alonso lui-même le dit, dans l’interview accompagnant le DVD de La Libertad : lors de la présentation de son premier et seul court-métrage de fin d’études (Dos en la vereda, qui accompagne ce même DVD), ses professeurs ne semblèrent pas faire grand cas de sa proposition, probablement, selon lui, en raison de son rapport non sacré, non admiratif au cinéma. Le choix de faire des films serait pour lui presque un « accident », la suite logique d’une trajectoire de jeune homme argentin, certes issu d’un milieu plutôt aisé (sa famille a notamment financé La Libertad), ayant su se lancer les bons défis lorsqu’il le fallait (l’un des siens ayant été de réaliser un film proche dans l’esprit du Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami, cinéaste star de l’époque dont il ignorait encore en bon profane le véritable statut à l’échelle mondiale).

Avec le temps

Autre gageure superbement esquivée, dans les films de Lisandro Alonso : la volonté de tirer de la durée du plan quelque certificat de modernité, quelque marque de filiation directe avec un certain grand cinéma contemporain (Tsai Ming-liang, Hou Hsiao-hsien, Kiarostami, justement…) tout en accordant pourtant à cette durée la place qui lui reste due. Plus précisément bis : si Vargas vogue sur la rivière, il n’est pas essentiel de découper la séquence à dessein de rassurer le spectateur quant au caractère fictionnel de la scène, laissons donc le temps faire son affaire. Le temps : ce qui (se) passe, survient au moment voulu (par la nature ou le cinéma, qu’importe). Plutôt que la durée : ce qui s’annonce dès la première seconde du plan, dont on a la garantie de la manifestation prochaine, peut-être dans une heure, peut-être dans cinq minutes.

                                                                          

Difficile de se persuader de la « beauté » de ce cinéma, d’être certain de l’aimer au-delà de ce refus de démarcation ouverte, cette profonde humilité de ceux qui n’aspirent à aucune exemplarité, voire aucune postérité. Si l’on émerge de ces courts trajets partagés (durée moyenne : 1h10) avec les voyageurs sereins de ces films sans autre satisfaction que celle d’avoir vu ce qu’il y avait à voir, ni plus ni moins, peut toutefois se poser la question de l’« émotion », l’affect, l’humain. Ces personnages, ces individus en apparence si peu nécessiteux en matière de relations (un bref coït à sa sortie de prison pour Vargas, quelques mots balbutiés par ce même Vargas et une membre du staff du théâtre dans Fantasma, des retrouvailles sans chaleur, pleines d’amnésie avec une fille et des parents dans Liverpool) sont-ils au final plus que de simples prototypes ? Ce cinéma ne se rattache-t-il pas au seul potentiel behavioriste de ses infra fictions pour mieux dissimuler quelque nihilisme ou rejet de l’époque, du monde, des affaires de notre temps ?

                                                                          

Ne serait-ce la grande douceur émanant des dernières minutes de Liverpool, son magnifique dernier opus, où, après le départ express de Farell, son père et sa fille deviennent les nouveaux héros du film, chassant ensemble le renard sur fond blanc de neige, la question aurait éventuellement pu se poser. Ce qu’Alonso met en lumière ici, franchissant après dix ans un pas décisif et des plus prometteurs pour la suite, c’est peut-être bien ce qui importe le moins au cinéma majoritaire d’aujourd’hui, y compris d’auteur : le caractère idéalement arbitraire de toute histoire, tout récit (documentaire ou de fiction, qu’importe). Après avoir élu pour son premier long métrage un personnage dont l’activité lui était familière, trouvé pour le second film un motif pour en filmer un autre dans un rapport à la forêt lui étant plus étranger, puis réuni ces deux mêmes personnages dans un même film, en leur accordant une part à peu près égale d’exposition dans un espace qui lui est devenu familier, mais leur reste à eux étranger, Alonso a pris prétexte de l’escale d’un marin pour mieux prendre, après son départ, le parti de ceux qui restent sur place, les ancrés, les presque immobiles. Cette cohabitation des destinées (Farell qui ne peut plus vivre ici, ses parents, sa fille qui vivront sans doute toujours ici, mais ne s’en plaignent pas, bien au contraire) est bien la preuve que pour Lisandro Alonso, rien n’importe davantage que de savoir vivre dans sa situation, rester digne de son lieu d’accueil, son abri.

Bonus

Une courte interview de Lisandro Alonso accompagne chaque DVD, donnant la possibilité de partager la conviction artistique, mêlée d’autocritique à peine masquée, de ce jeune cinéaste de 35 ans.
Quelques plans coupés et bandes annonces mais surtout Dos en la vereda, son très court métrage de fin d’études.

                                                                        


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