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Coffret 2 DVD Xavier Beauvois

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Édition dans la collection « 2 films de » en partenariat avec France Inter d’un coffret DVD réunissant les deux beaux films de Xavier Beauvois ayant précédé le désormais fameux « Des hommes et des dieux ». Une oeuvre n’ayant pas attendu ce succès tardif pour faire montre d’une cohérence exemplaire.

L’édition DVD des deux films de Xavier Beauvois ayant précédé Des hommes et des dieux, désormais l’un des grands succès de cette année au box office français, est avant tout une occasion de mesurer à quel point ce dernier film ne fait pas exception. A quel point d’hommes confrontés à la mort, à sa proximité, à l’impossible esquive d’un noir destin, il fut toujours question dans ce cinéma. A quel point surtout ce cinéma n’est animé que de ça, d’une douloureuse mais magnifique volonté de ne garantir à ses héros nul salut, nulle autre consolation face à l’échéance que celle d’au mieux la voir venir, au pire l’accueillir « en homme », sans vaine résistance.

Ce qui est si beau dans ces films, en définitive, dans Selon Mathieu (2000) et Le Petit Lieutenant (2005) pas moins que dans les précédents Nord (1991) et N’oublie pas que tu vas mourir (1995), ainsi donc que dans Des hommes et des dieux, c’est l’apaisement accompagnant ces tragédies contemporaines jusqu’au bout. Peu de films prennent acte du pire avec autant de sagesse. Il n’était au fond pas tellement nécessaire à Beauvois de faire de la foi son sujet, d’élire pour sujets des hommes se nourrissant du seul esprit pour identifier la dimension sinon pieuse, tout au moins profondément « convaincue » de tous ses personnages.

Révolté par le licenciement abusif de son père, Mathieu tentera un temps de rallier à sa cause ses collègues, son frère aîné, de créer du mouvement dans un groupe davantage uni dans le cadre du plaisir, de l’évasion (chasse, mariage) que de l’engagement. Les collègues, bien que partageant sciemment le constat du jeune homme, ne deviendront pas des « camarades » à la seule faveur d’un diagnostic d’entubage. Selon Mathieu sera bien un film travaillé par la question du rapport de classes, mais jamais de leur lutte. Non que Beauvois établisse ici le constat d’une vanité de la résistance, d’un peuple qui, s’il ne manque jamais à l’image – on ne compte plus le nombre de plans du film réunissant dix personnes sinon plus, aussi bien à l’occasion des joyeuses réunions précitées que de circonstances plus lourdes telles qu’un enterrement –, n’a plus le temps ni l’énergie de croire encore en un mouvement utile.

Simplement s’impose progressivement l’idée que pour que film il y ait, pour que Selon Mathieu soit tout bêtement un vrai film « de cinéma » – pourquoi pas comparable à ceux que regarde ce peuple tous les soirs à la télé, dans un cadre familial à préserver, lui tenant lieu au final de seul ciment –, un geste, une trajectoire singulière doit se distinguer. Celle de Mathieu, donc, qui entreprendra de séduire puis baiser la femme du patron (jouée par Nathalie Baye), d’infiltrer le milieu des décideurs pour éventuellement le dynamiter de l’intérieur. C’est en tout cas l’une des interprétations possibles de son projet, sachant que comme toujours chez Beauvois, mais de manière peut-être jamais aussi extrême que dans ce grand film sous-estimé, l’héroïsme reste une lubie, toute mission est impossible à l’origine : « Les choses ne se sont pas tout à fait passées comme je l’avais prévu », avouera Mathieu, démasqué. Encore faudrait-il qu’il ait vraiment prévu, planifié un réel plan de vengeance, chose que le film se gardera bien de garantir.

Lorsqu’il sort de l’école de police, Antoine, le « petit lieutenant » incarné d’une manière toute candide par Jalil Lespert, a l’inquiétude et l’excitation du lycéen découvrant un nouveau lieu (un commissariat parisien et son folklore, plus stimulant que celui que lui promettait son Havre natal, trop amorphe à son goût), de nouveaux camarades (un arabe sympa, un beauf pas méchant, un gendre idéal), de nouvelles fournitures (un vrai pistolet, comme dans les films !). Le film accompagne ainsi pendant sa petite heure de vie son point de vue de bleu ne se sentant jamais aussi policier que sur le terrain, face au sang, galvanisé par la ritournelle des sirènes.

 
Mais à cette candeur du petit cow-boy s’associe d’emblée le regard plus triste de Vaudieu, la nouvelle commissaire (toujours incarnée par Nathalie Baye, à qui ce rôle valut en 2006 un César de la meilleure actrice largement mérité), ancienne alcoolique qui lui confiera plus tard avoir perdu jadis un enfant qui aurait eu aujourd’hui son âge. Deux élans ici encore dans les plans de Beauvois (qui s’auto-attribua non sans malice le rôle dudit beauf, personnage conférant au film sa part la plus ironique) : celui, plein de vie, bientôt neutralisé du jeune chien fou rêvant d’héroïsme, celui perdu, bientôt réenclenché, de la femme mûre dont la motivation d’attraper le responsable de la mort du petit lieutenant précède un grand silence fermant le film « à la manière » des 400 coups.

Fut émise en certains lieux, à l’heure de la présentation cannoise triomphale de Des hommes et des dieux, l’hypothèse que Xavier Beauvois serait, sinon le plus grand cinéaste français de ces dernières années, dans tous les cas l’un des plus sous-estimés. La (re)découverte de ces deux films, mais surtout le retour sur les obsessions profondes de cette filmographie à la fois modeste (seulement cinq longs métrages en près de vingt ans !) et déjà si majeure ne manque effectivement pas de la valider. Le succès, la reconnaissance communément critique et publique de ce dernier tenant lieu quant à elle de happy end (Beauvois serait en quelque sorte l’équivalent de Benjamin Biolay, au niveau du cinéma français : artiste surdoué et torturé dont le succès prioritairement critique des quatre premières œuvres n’annonçait pas le carton d’une cinquième plus apaisée, plus encline à la félicité) et, on l’espère, de promesse d’une conscience nouvelle de la valeur, l’exemplaire cohérence de son art.

 


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