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Celui par qui le scandale arrive (Home from the Hill – Vincente Minnelli, 1960)

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Du haut de sa maison, Robert Mitchum regarde le monde en bas frapper à sa porte.

Pourquoi à son âge, Theron Hunnicutt (George Hamilton) n’a-t-il encore jamais touché une fille de sa vie ? Pourquoi, arrivé à la fin de l’adolescence, n’a-t-il encore jamais tenu dans ses mains un fusil ? Papa Wade (Robert Mitchum) chasse et maman Hannah (Eleanor Parker) coud et dès l’ouverture du film déjà, Theron semble trop loin de l’un et trop proche de l’autre pour être considéré comme un homme. Il va lui falloir rapidement rattraper son retard s’il ne veut pas rester ce jeune garçon efféminé dont Vincente Minnelli lui a donné l’allure. Il va devoir apprendre à se salir les mains au travail, à ne plus pleurnicher et surtout à se servir d’une arme ou à coucher avec une femme, actes analogues autour desquels s’articule Celui par qui le scandale arrive.

Ce qui frappe devant Celui par qui le scandale arrive est sa sécheresse visuelle, plus encore au vu des films précédents du cinéaste. Comme un torrent (1958) réalisé deux ans plus tôt, ses couleurs éclatantes et la « ville boîte de nuit » où se déroule l’intrigue semblent désormais bien loin. En extérieur ou en intérieur, dans les décors de studio ou à la campagne, Celui par qui le scandale arrive semble bouger de scène en scène à travers un filtre fatigué. Plus étonnant encore, malgré quelques moments épiques – ceux suivant les chasses au sanglier -, tout semble arrêté. Alors qu’une scène de bar nocturne servait dans Comme un torrent de prétexte cinématographique permettant à la caméra de bouger avec la belle Shirley MacLaine, deux ans plus tard, étrangement, rien ne semble se passer. Tous sont là à attendre assis dans leur fauteuil ou couchés dans leur lit comme si le temps n’avait plus d’importance ; comme si le rythme importait moins que l’assise et comme si être un mouvement comptait moins qu’être un bloc. Tout le monde se regarde, la vie semble bien exister dans la petite ville où le film se fait sa place mais tout paraît trop calme. Les journées et les nuits passent comme dans un rêve ou mieux encore, comme dans un feuilleton TV.

 

Celui par qui le scandale arrive est l’histoire d’un patriarche craint et respecté, de mères aimantes et d’une filiation contrariée. L’ombre de la famille Hunnicutt s’étend sur toute la ville et chacun des personnages que l’on croisera pendant les deux heures trente du film aura son mot à dire sur au moins l’un de ses membres. Le plus petit soupir des uns aura forcément des conséquences sur la vie des autres car tous sont liés. On pense au J.R. de Dallas (David Jacobs, 1978-1991) quand on voit Robert Mitchum regarder du haut de sa maison le monde à ses pieds mais également à l’étrange ambiance de Twin Peaks (Mark Frost & David Lynch, 1990-1991), comme si la première partie du film de Vincente Minnelli pouvait être le pilote d’une série où chaque épisode verrait grandir la ville. Si Celui par qui le scandale arrive peut décevoir au regard du caractère flamboyant de la filmographie du cinéaste, le soin apporté à chacun des personnages, quel que soit leur temps de présence à l’écran, est remarquable. Si l’on passe dans le film sans vraiment s’arrêter, si on le quitte sans avoir pris le temps de s’y installer, c’est que ce que nous promet Vincente Minnelli dépasse les limites du cadre et n’a pas de véritable présence à l’image. Le film prend son temps mais étonnamment,  ne nous semble à aucun moment confortable.

Si rien ne se passe dans la salle des trophées du père, dans la cuisine de la mère, dans une voiture ou au bord de l’eau, en revanche en dehors de la scène on s’agite. D’un coup de fusil à l’autre, de celui qui ouvre le film à celui qui le termine, les deux silhouettes qui tiennent l’arme et visent Wade – un mari et un père jaloux -, pourtant prêtes à s’installer dans l’intrigue, n’auront seulement que quelques minutes à l’écran. Ils auraient fait de beaux personnages tant l’histoire qu’ils amènent avec eux est pleine de mystères mais Vincente Minnelli est contraint de les laisser vivre hors-cadre, comme leurs deux coups de fusil dont on n’entendra que l’écho. On parle sans cesse dans Celui par qui le scandale arrive, on ne quitte jamais Theron, Hannah, Wade ou le bâtard de la famille (George Peppard) mais ce qui fait tenir le film sont ses à-côtés, ses silences et ses personnages déçus. Vincente Minnelli filme deux frères cherchant à prendre la place du père mais surtout tout un monde autour d’eux qui fourmille et force sans arrêts le destin pour trouver une place dans l’image. Du haut de la ville, Robert Mitchum vit ses derniers instants sans comprendre que celui qui causera sa perte ne sera pas son propre fils mais un personnage délaissé jusqu’ici : un personnage ingrat venu frapper aux portes du cadre. Celui qui montera jusqu’à lui pour le faire chuter, comme dans les derniers instants du remake de Scarface (1983) de Brian De Palma, aura les traits d’un inconnu, d’un figurant croisé plus tôt ou d’un pauvre type. Assez loin de la grande fresque familiale qu’annoncent les premières minutes, malgré le caractère mélodramatique du jeu des acteurs, Celui par qui le scandale arrive cultive le culte du banal jusqu’à en condamner ses grands personnages. Quand tout se termine, pour ceux encore dans le cadre, il ne reste plus grand-chose à vivre mais pour tous les autres autour d’eux, pour tous ceux qui grattent pour rentrer, une porte s’est entrouverte. 

Titre original : Home from the Hill

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Durée : 150 mn


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