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Bilan de la 7e édition du festival Mauvais Genre

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La septième édition du festival Mauvais Genre s´est montrée bien généreuse cette année. On a (presque) tout vu et on fait le point !

Entre la pluie, le  froid, voire la neige, les spectateurs tourangeaux ne se seront pas laissés distraire par le beau temps et sont venus en masse soutenir un festival qui prend chaque année un peu plus d’ampleur. Cette septième édition de Mauvais Genre a clairement appuyé son orientation « découverte » avec une programmation mettant en valeur des premiers films, souvent produits avec des moyens rachitiques. Pas de chefs-d’œuvre comme l’an passé (le toujours inédit Kotoko de Tsukamoto, 2011) ni de films coup de poing à la The Raid (Gareth Evans, 2012), mais une sélection variée, cohérente et toujours ancrée dans une vision novatrice du genre. Petite déception, le jury s’est finalement retrouvé sans président, laissant ainsi la place à quatre jurés très complices et chaleureux : l’écrivaine et actrice Coralie Trinh-Thi, le césarisé Robinson Stévenin (passé maître en imitation de zombie durant les séances), Eriq Ebouaney (Kingdom of Heaven – Ridley Scott, 2005 ; La Horde, Yannick Dahan, Benjamin Rocher, Nicolas Peufaillit, 2010) et l’écrivain british Glen Duncan.   

 
 


Le président Gary Constant lors de la Nuit Fantastique
 
 

Les films en compétition

Des films sélectionnés émergeait une cohérence thématique étonnante, centrée sur des questionnements identitaires violents et explorant souvent la solitude des protagonistes et leur relation conflictuelle avec le monde. Premier film de la sélection, le monténégrin The Ascent (Nemanja Bečanović, 2011) projetait ainsi son personnage dans une communauté fermée sur elle-même et violemment protectionniste. Cherchant une atmosphère propice à la création, un écrivain s’isole ainsi au milieu de nulle part et voit se tisser progressivement une incompréhension palpable malgré toute la diplomatie dont il fait preuve. The Ascent joue essentiellement sur une tension minimaliste où les réactions des locaux se font de plus en plus imprévisibles. La mise en scène lente et sourde parvient à capturer le malaise mais se repose bien trop sur son final démonstratif pour vraiment convaincre. Un film dépouillé qui rappellera sans doute de bons moments aux amateurs de The Wicker Man (Robin Hardy, 1973).

Toujours dans une conception isolationniste du monde, Juan in a Million (Sergio Allard, Denis Arqueros et Nikolas Klein, 2012) a semble-t-il décontenancé le public en misant lui aussi sur une narration très épurée qui peinait à sublimer son concept initial. Un étudiant un peu timide se réveille un matin dans une ville déserte, un monde qui n’a connu aucune altération en dehors de la disparition des habitants. Une imagerie un brin sucrée et des flashes-back embarrassants qui n’annihilent pas complètement le charme et la sympathique naïveté qui se dégagent de cette petite co-production latino-américaine. Et malgré un final indéfendable et ampoulé, Juan in a Million parvient à conserver une fraîcheur aussi attachante qu’intimiste dans le traitement de son fantasme égocentrique.

À travers un concept similaire mais une approche bien plus fantastique du genre, After (Ryan Smith, 2012) prenait à revers les attentes suscitées par un pitch horrifique évoquant plus Silent Hill et Carpenter que la love story introspective dont il est finalement question. Cette histoire de ville déserte dévorée par un brouillard cauchemardesque devient ainsi le réceptacle des conflits intérieurs qui animent les deux seuls personnages du métrage. Assez laid visuellement, After concentre son univers fantastique sur la psyché meurtrie d’Anna et Freddy, chargés de décoder l’univers mystérieux et inquiétant qui menace de les engloutir tous deux. Une approche originale qui a le mérite de ne pas s’appesantir sur des twists convenus mais qui parvient au contraire à développer une mélancolie irréelle, toujours soutenue par l’interprétation attachante des acteurs et l’utilisation intelligente du fantastique.

Le duo solitaire était aussi à l’honneur avec The Battery (Jeremy Gardner, 2012), une des grosses attentes de cette sélection. Cette « bromance » à la mode zombie a confirmé sa réputation en remportant un prix du public mérité. Petit budget maîtrisé, The Battery nous présente le parcours de Ben et Mickey, deux joueurs de base-ball à la personnalité opposée, tentant de survivre dans un no man’s land verdoyant et menaçant. L’un s’épanouit dans le fantasme de la survie quand l’autre souffre de la solitude et refuse de se résigner à une marche sans but et sans avenir. Poignant grâce à une interprétation aussi drôle que touchante et à une mise en scène économe mais séduisante, The Battery redonne un souffle nouveau au genre en occultant (presque) les zombies pour mieux développer les thèmes de l’amitié et de l’isolement. Un exercice de style réussi grâce à la qualité des dialogues et au soin apporté à l’ambiance qui rendent l’univers crédible et attachant. Très ancré dans une certaine mouvance du fantastique indépendant (Monster – Patty Jenkins, 2003 ; The Silent House – Gustavo Hernández, 2010 ; les films de Dupieux) et tournée à l’aide d’un appareil photo 5D, The Battery ne subit jamais son budget infinitésimal et parvient à mettre en valeur tous les éléments portés à l’écran. Si The Battery excelle dans ces deux premiers actes, à la fois drôles et dépressifs, le métrage s’étiole tout de même quelque peu dans une dernière partie qui laisse un goût d’inachevé et concrétise maladroitement la destinée des deux survivants. Un premier film remarquable malgré tout et qui renouvelle avec une grande fraîcheur les codes du zombie movie.
 
 


The Battery

 
 
On passera beaucoup plus rapidement sur Portait of a Zombie (Bing Bailey, 2012), un faux documentaire cumulant incohérence des points de vue, laideur plastique et artificialité du récit pour un discours finalement creux et poseur. Bien plus passionnant, l’allemand Errors of a Human Body (2012) aurait amplement mérité un prix. Avec ses allures de petite série B, le film du jeune Eron Sheean révélait une très grande maîtrise dans la caractérisation des personnages et la gestion de son développement narratif. Errors of a Human Body évite les débordements gores que pouvait suggérer le contexte des expérimentations scientifiques, rappelant tout de même les premiers métrages de Cronenberg, pour se concentrer sur un récit tragique d’une grande classe qui prend le temps d’installer ses personnages et ses enjeux. Une réussite impressionnante pour un premier film, sans doute le plus maitrisé de la sélection.

Bien plus démonstratif et graphique, Tulpa (Frederico Zampaglione, 2012) venait titiller l’amateur de giallo et de bisserie à l’ancienne en jouant plus la carte de la nostalgie que celle de la modernisation du genre. Un film récréatif qui se regarde sans déplaisir aucun grâce à une atmosphère ésotérique réjouissante et à ses mises à mort d’une cruauté toute transalpine, qui ne s’embarrassent bien sûr d’aucune logique. En dehors de ces quelques séquences, le film de Zampaglione tombe quelque peu dans le remplissage un peu terne et aligne un cahier des charges giallesque prévisible à outrance. Tulpa fait au final moins plaisir par ses qualités intrinsèques que par sa rareté générique et pêche par un manque d’ambition évident.

Dans un tout autre goût, le prix du jury a finalement était attribué à OK, Good (Daniel Martinico, 2012), le film sans doute le plus conceptuel et le plus éloigné du genre parmi la sélection. Ce petit métrage anglais développe une atmosphère crispante autour d’un acteur enchaînant des castings publicitaires face caméra, perdant petit à petit le contrôle du formatage que lui impose cet exercice. Difficile de résumer la mise en scène cyclique de OK, Good, qui rejoue systématiquement trois séquences dans des univers distincts : les castings, les exercices de jeu en groupe et un conflit trivial entre Paul et un copy shop. Ce « cycle » s’intensifie à chaque fois, créant un certain malaise et une perte d’identité supplémentaire entre le « toc » des castings et le dévoilement animal et dérangeant des corps au moment des exercices d’acting. Paul Kaplan n’est ainsi jamais réellement lui-même, balloté au gré des conventions et d’une image sociale aliénante. Minimaliste dans son esthétique et sa narration, OK, Good construit un discours pertinent et angoissant à travers la métaphore de l’acteur, reliée à la dissolution de l’identité dans les sociétés modernes. Le film de  Daniel Martinico a clairement marqué ses spectateurs mais souffre également de son format finalement trop long, son idée devenant redondante dès la moitié du métrage.

On termine cette compétition par le plus léger Funeral Kings (Kevin et Matthew McManus, 2012), une comédie fraîche et divertissante qui s’inscrit dans le genre du teen movie moderne et a reçu le prix du jury jeune. Sorte de Superbad (Greg Mottola, 2007) version prépubère, Funeral Kings raconte le parcours initiatique de trois enfants de chœur qui profitent d’enterrements pour faire l’école buissonnière. Le film des frères McManus s’inscrit à la fois sous l’influence des productions de Judd Apatow (et par extension de John Hugues) et de certaines bandes 80’s plus dramatiques comme le Stand by Me (1986) de Rob Reiner, auquel on pensera inévitablement. Grâce à l’interprétation soignée de ses jeunes acteurs, Funeral Kings, tout en rupture de ton, parvient à créer un récit rythmé et intime toujours au service de ses personnages. Une des meilleures surprises du festival et peut-être le film le plus fédérateur également.
 
 


Funeral Kings

 

On a vu aussi

En dehors de la compétition officielle, le festival offrait un panorama bien plus bis du cinéma de genre, à l’image de Sawney, Flesh of Man (Ricky Wood, 2012), un film de cannibales en série assez cinglé dans sa première partie mais redondant et inoffensif dans la seconde. Dispensable. Toujours gore, le canadien 13 Eerie (Lowell Dea, 2012) tombait encore plus bas avec un survival chiant comme la mort où des personnages mal écrits et jamais drôles se retrouvent pourchassés par des créatures qui transforment leurs victimes en zombies. Aucune idée ni sens du rythme, il faudra vraiment être en mal de survival pour supporter la vision de ce 13 Eerie.
Beaucoup plus ambitieux, le réalisateur et producteur John Alan Simon est venu nous présenter Radio Free Albemuth, une adaptation du roman éponyme de Philip K. Dick. Au final, un film de SF indé curieux et exigeant avec une Alanis Morissette en prophète rebelle et un contexte mystique et conspirationniste. Probablement trop déférent par rapport à l’œuvre de K. Dick, Radio Free Albemuth paraît instantanément daté dans sa forme et son propos mais se suit tout de même avec plaisir, grâce notamment à la sincérité du projet qui transpire dans chaque séquence. Une curiosité restée inédite en France (le film date de 2010) mais qui mériterait certainement une sortie vidéo digne de ce nom.
On retiendra aussi Lyfstraf (2012) du Sud-africain Liezl de Kock, étrange slasher au climat étouffant où une bande d’ados s’enferme la nuit dans leur lycée et se retrouve confronté à des révélations qui feront éclater le groupe. Très 90’s dans l’esprit, Lyfstraf (Rudi Steyn, 2012) évoque parfois les premiers films de Gregg Araki  dans sa plastique et son analyse de l’adolescence mais se montre bien moins fantasque dans sa mise en scène un peu pauvre. Une violence rude et  provocatrice mais probablement pas aussi offensive que ne l’espérait ce jeune réalisateur, dont on reste curieux de voir les prochains travaux. On termine avec Manborg (Steven Kostanski, 2011), comédie futuriste et dégénérée à la Troma, qui clôturait joyeusement la Nuit Interdite. Une histoire de cyborgs et de forces démoniaques très généreuse et délirante s’épanouissant dans une bouillie visuelle fauchée du plus bel effet.

 

En marge du festival

C’est finalement Eriq Ebouaney qui s’est prêté cette année à l’exercice de la Masterclass. L’acteur, très naturel et charmant, a ainsi pu détailler son parcours étonnant démarré sur le tard par le théâtre, puis par des seconds rôles chez Klapisch ou Jean Becker. Une carrière qui s’est rapidement tourné vers l’international après son rôle dans Lumumba (Raoul Peck, 2000) qui l’a fait connaître aux États-Unis, jusqu’à tourner dans le Femme fatale (2002) de Brian De Palma. Un rôle de méchant réécrit par le réalisateur pour donner plus de place à Eriq Ebouaney qui improvisera une petite gifle portée à Rebecca Romijn, un geste qui plaira à De Palma au point de réclamer à l’acteur une vraie baffe au milieu du dialogue ! Autre rencontre importante,  le réalisateur coréen Park Chan-wook a sollicité Eriq Ebouaney (celui-ci croyant au départ à une blague) pour son film Thirst (2009). L’acteur devient ainsi un des très rares français à avoir eu accès au tournage d’un film coréen, décrivant une façon de travailler « surréaliste » où les techniciens et les acteurs ne prennent jamais de pause et mangent sur le plateau afin de tourner non-stop. En dehors de ses propres films, Eriq Ebouaney a également parlé de sa fascination pour Kubrick et notamment pour Shining (1980) qu’il a mis longtemps à regarder en entier, étant très sensible à l’hémoglobine. Il avouera ensuite n’avoir jamais dépassé les vingt premières minutes de La Horde (dans lequel il joue l’un des rôles principaux), trop violent pour lui !

Après avoir présenté la série Metal Hurlant Chronicles (Guillaume Lubrano, 2012 -)l’an passé, Mauvais Genre continue de s’ouvrir aux autres médias avec cette fois si deux conférences sur les jeux vidéo. La première était animée par Viktor Antonov, spécialiste de la création d’univers fictif pour le cinéma (Renaissance – Christian Volckman, 2006 ; The Prodigies – Antoine Charreyron, 2010)) comme pour le jeu vidéo (Half Life 2, Dishonored). Une présentation intéressante de son processus créatif, visant toujours à cibler les caractéristiques propres à une ville existante pour l’amplifier à l’extrême dans son lieu imaginaire. La seconde conférence venait présenter la série Défiance (2013) produite par SyFy, un concept particulier puisqu’on nous promettait une intercommunication très forte avec un jeu vidéo éponyme développé conjointement à la série. Nous avons ainsi pu découvrir les quinze première minutes du pilote, bien trop court pour juger de la qualité intrinsèque d’une série mais suffisamment pour constater l’ambition du projet et l’univers fourre-tout (une peu d’Alien, d’Avatar, de Mad Max, voire de steampunk !) mais a priori très réjouissant si la narration se montre à la hauteur. En revanche la présentation du jeu vidéo éponyme avait tout du coup marketing mal dégrossi puisque celui-ci (présenté par un communiquant du développeur) prenait la forme d’un jeu d’action en ligne très formaté et à peine scénarisé. Une innovation marketing certes, mais une intercommunication finalement très pauvre dans la narration et qui ne va pas beaucoup plus loin que le jeu à licence habituel. À ce titre, on aura déjà vu mieux l’année dernière avec le jeu The Walking Dead.

Une fausse note qui n’entache pas la démarche pertinente du festival d’ouvrir au grand public des univers souvent réservés aux passionnés. Sur ce point Mauvais Genre a gagné son pari au vu de la fréquentation importante observée durant tout le festival, qui parvient toujours et encore à fédérer autour de sa vision large mais exigeante du film de genre que l’on aimerait voir se répandre dans tout l’Hexagone. Une chance de voir tous ces métrages sur grand écran alors qu’ils ne verront pour certains jamais le jour en France, et le tout dans une ambiance toujours conviviale et chaleureuse.  La suite l’année prochaine !


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