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Bilan de la 6e édition du Festival Mauvais Genre

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Comme prévu, voici le bilan complet d’un Festival Mauvais Genre qui s´est montré particulièrement riche en découvertes parmi une programmation équilibrée et assortie de quelques moments de grâce.

Achevée lundi 9 avril 2012, cette sixième édition de Mauvais Genre n’aura pas désemplie en cinq jours bien tassés de projections frénétiques, faisant la part belle au genre dans toute son hétérogénéité. Remplissant séance sur séance, l’association tourangelle est clairement sortie victorieuse de tous les défis qu’elle s’était lancés, notamment en programmant principalement des premières œuvres internationales, souvent présentées par les réalisateurs eux-mêmes. Le tout serti d’une vraie ambiance de festival grâce à un public curieux et réactif, prompt au déguisement bis et attentif à une compétition à laquelle il était bien sûr convié. Compétition arbitrée par le jury de Benoit Delépine et dont la récompense est finalement allée à l’allemand Heavy Girls d’Axel Ranisch, une des rares comédies du festival, présentée en ouverture après le très bon NWR de Laurent Duroche, documentaire sur la personnalité complexe et le parcours artistique, parfois déroutant, du réalisateur Nicolas Winding Refn.

 

La Nuit Interdite et autres séances de minuit…

Véritable Climax du festival, La Nuit Interdite au Nouvel Olympia s’ouvrait sur le très attendu The Raid, deuxième film de l’américain Gareth Evans (Merantau) tourné en Indonésie. Probablement l’un des meilleurs films d’action aperçu ces dernières années, The Raid fait preuve d’un incroyable sens de la mise en scène et de la chorégraphie en évitant le surdécoupage habituel des scènes d’action. Pragmatique, Evans choisit de mettre en valeur la technique renversante de ses acteurs à l’aide d’un montage raisonné et dénué d’inserts sans pour autant amoindrir la nervosité des combats. Bien au contraire, l’intensité exponentielle du métrage est palpable, grâce notamment à une construction narrative minimaliste qui nous fait suivre un groupe d’intervention s’infiltrant dans un immeuble afin d’en gravir progressivement les étages. Comme un jeu vidéo, chaque pallier recèle un nombre d’ennemis donné, un boss et une technique de combat évoluant avec l’équipement des protagonistes. L’énergie déployée est folle ! En témoigne un final à deux contre un interminable et jouissif dans sa propension à se renouveler constamment en tenant le spectateur en haleine jusqu’à l’épuisement. Clairement une des plus grosses claques du festival, récompensée sans surprise par le prix du public qui avait clairement exprimé son enthousiasme lors de la séance.

 Loin d’un tel consensus, Morituris ne méritait pourtant pas l’accueil glacial qui lui a été réservé. Hué par certains spectateurs, le film de Raffaele Picchio n’était pourtant rien d’autre qu’un retour viscéral au cinéma d’horreur italien des années 1970-80. Bien loin des effets de style gratuits et de toute tentative postmoderniste, Morituris parvient à retrouver le charme de ses modèles sans les singer ni les mettre à distance. Cette déférence touchante conduit le réalisateur à s’approprier un héritage parfois encombrant dans ses travers, à l’instar du rythme un peu titubant dont souffre son métrage, notamment à travers une scène d’exposition bien trop longue. Pourtant, la folie et la cruauté typiques d’un certain cinéma transalpin semblent ressusciter devant la caméra de Picchio, qui conjugue sans mal le nihilisme blafard d’un Fulci, la folie graphique d’un Argento et l’iconicité poétique d’un Bava. Avec une première partie aux parfums de Dernière maison sur la gauche, Morituris déconcerte probablement le spectateur préparé à un métrage purement fantastique et ménage ainsi cet effet jusqu’à l’apparition de mystérieux gladiateurs zombies, dont la lenteur et la morgue évoquent clairement les créatures mélancoliques chères au réalisateur de Frayeurs. Le sadisme déployé à l’écran se montre alors généreux dans des mises à mort violentes et graphiques, à l’image notamment de ce plan visuellement bluffant de la crucifixion d’une jeune victime.
 
 


Raffaele Picchio (à gauche), réalisateur de Morituris

Rien de comparable en tous cas à The Show Must Go On du Croate Nevio Marasovic, très naïf dans sa conception de l’apocalypse, vue à travers le regard d’un producteur de télé-réalité qui va, malgré la tournure dramatique des évènements, faire perdurer le show coûte que coûte. L’interprétation de qualité ne rattrape malheureusement pas une dramaturgie faiblarde qui ne décolle jamais malgré la montée en puissance de la menace pesant sur les personnages. On peut cependant souligner une vision originale de l’univers de la télé-réalité, qui devient quelque part la dernière image d’une vie normale face à la déliquescence du monde. Une vision bien trop sage de l’apocalypse qui aurait pourtant gagné à mettre mieux en valeur son regard intimiste, car en l’état The Show Must Go On se montre un peu lénifiant. Plus réussi, le suédois Marianne faisait lui aussi le portrait intime d’un père de famille tentant avec sa fille de gérer au mieux la crise qu’ils traversent suite à la mort brutale de son épouse. Presque romantique dans sa mise en scène, Filip Tegstedt fait progressivement basculer le réalisme assez poignant de son film en convoquant une imagerie fantastique typiquement suédoise. Le personnage principal reçoit en effet chaque nuit la visite d’une Mara, un étrange fantôme à l’apparence féminine. Abordant gracieusement le thème du deuil et de la culpabilité, Marianne dresse un portrait psychologique touchant de deux êtres meurtris, utilisant toujours le fantastique à des fins purement introspectives. En somme un premier film intéressant qui a séduit ses spectateurs et remporté le prix spécial du Jury.

Seul long métrage signé par un vétéran du genre, Kotoko, de Shinya Tsukamoto, comptait parmi les temps forts de cette édition de Mauvais Genre. Menée de front par la chanteuse et actrice japonaise Cocco, la dernière œuvre du réalisateur de Tetsuo s’est révélée une véritable montagne russe émotionnelle, capable de faire passer le spectateur par tous les états. Kotoko, une jeune mère psychotique à l’univers mental délirant, menacée pas ses hallucinations et son comportement autodestructeur, lutte pour élever et conserver la garde de son bébé. Filmant le quotidien de la jeune femme avec une violence et une hystérie éprouvantes (illustrée au mieux par une scène de cuisine particulièrement brutale), Tsukamoto menace constamment le spectateur du pire et garde celui-ci captif dans le point de vue imprévisible d’un personnage toujours sur la brèche. La mise en scène est à ce titre prodigieuse dans sa capacité à générer cette violence mentale et cette perte de repères, véritable cœur de la dramaturgie. Délivrant une empathie sans fin pour son personnage, Tsukamoto tisse une vision du monde à la fois très moderne et personnelle, illustrée par des ruptures de tons permanentes, passant de l’humour noir le plus acerbe à une mélancolie contemplative qui là encore, vient servir un propos unitaire et véritablement touchant. Le Jury jeune (composé de lycéens) ne s’est en tous cas clairement pas trompé en récompensant Kotoko, probablement l’œuvre la plus forte diffusée durant le festival.

Autre film en compétition, Victims de David Bryant s’illustrait, lui, dans l’esthétique du found footage, avec un postulat de départ très proche du Hard Candy de David Slade. Un homme est kidnappé et séquestré par trois inconnus persuadés de détenir un meurtrier pédophile. Première réalisation très économique mais plutôt efficace et shootée en longs plans séquences, The Victims joue la carte du doute et de la tension psychologique sans temps morts, quitte à user de raccourcis parfois hasardeux, notamment en ce qui concerne les réactions de certains personnages. Un thriller très honnête au bout du compte, qui tient son concept jusqu’au bout avec une belle énergie. Enlèvement toujours, The Bunny Game et son histoire de prostituée séquestrée par un vieux routier psychopathe était annoncé (en hors-compétition) comme le film le plus extrême du festival, interdiction en Angleterre et classification "Interdit aux moins de 18 ans" en France à l’appui. Au final on se demande bien pourquoi, tant le métrage tourne à vide et ne semble exister qu’à travers une réalisation tapageuse et frénétique qui sous couvert d’expérimentations plastiques se regarde filmer de bout en bout. Certes les acteurs sont convaincants et donnent de leurs personnes mais rien ne rattrape l’inanité de la posture et l’absence totale de discours que ce soit dans la forme (un montage provoc vu cinquante fois) ou dans le fond. Bref, de bien longues soixante-seize minutes… Diffusé hors-compétition lui aussi et pour la première fois à l’internationale, le thaïlandais 9 Temples de Saranyoo Jiralak ne valait guère mieux, malgré un début prometteur et une très jolie photographie. Assez obscur pour les spectateurs fatigués (dont l’auteur de ces lignes faisait alors partie), cette histoire de fantômes, déjà particulièrement liée la spiritualité locale, s’épaississait davantage en multipliant les intrigues et les twists pénibles. Ne restait alors plus qu’un couple de jeunes acteurs agaçants assaillis de visions lors d’un pèlerinage imposé par la mère du personnage principal.

 


Les frères China présentent Crawl

Les spectateurs ayant survécu à cette séance tardive étaient attendus au petit matin, ou presque (à 11h en fait), pour visionner en première européenne, le très Z Planet of The Vampire Women de l’américain Daren Wood. Festival de carton-pâte et de grosses poitrines peu vêtues, PVW remplissait son rôle de métrage décomplexé et fauché en affichant, avec exubérance, son évident manque de moyens. Mention spéciale aux effets spéciaux (in)dignes d’un écran de veille période Windows 98, et dont on peut légitimement ici douter de l’authenticité… Une petite sucrerie indispensable cependant à un tel festival, même s’il manquait à PVW ce grain de folie supplémentaire qui aurait pu le hisser au-dessus d’autres productions similaires, très nombreuses aux Etats-Unis. Dernier film en compétition, Crawl de l’australien Paul China, venu pour l’occasion présenter son film en compagnie de son frère (assez stupéfiant de mimétisme), se distinguait par une ambiance lourde et poisseuse, très proche par certains aspects du style des frères Coen. Très convaincant dans la forme et dans l’interprétation (George Shevtsov est glaçant en tueur mystérieux), Crawl pêchait un peu par excès de minimalisme et laissait une nette impression de vide après le générique de fin. Un petit film certes, mais mené par un jeune auteur prometteur qui mérite que l’on suive de près la suite de sa carrière.

Enfin, Walk Away Renée, déjà présenté au Festival de Cannes cette année, clôturait très élégamment cette 6e édition de Mauvais Genre. Après Tarnation, Jonathan Caouette replonge dans ses archives personnelles pour constituer un portrait touchant et pudique d’une mère atteinte depuis sa jeunesse de troubles psychiatriques s’aggravant d’années en années. Caouette qui se filme (ou se fait filmer) depuis son enfance propose un montage doux-amer des moments partagés avec Renée et de son combat pour sa médicalisation. Brillant documentaire intimiste, Walk Away Renée est d’autant plus saisissant qu’il ne propose aucune dramatisation particulière mais laisse au contraire agir le charme des images et du temps qui passe. Cette fascination de Caouette pour des séquences parfois anodines transpire dans son film et provoque quelque chose d’assez hypnotique pour le spectateur. Une réussite indéniable !

Benoit Delépine en Master Class
 


Benoit Delépine et Gary Constant

Dans une salle presque comble, Benoit Delépine, président du Jury, s’est prêté à l’exercice de la Master Class, non sans appréhension puisque ce dernier ne se qualifie ni comme un cinéphile, ni comme un réalisateur : « Pour moi, les réalisateurs sont des gens qui font des cathédrales. » Pourtant, avec une réelle simplicité, Delépine nous raconte son amour immense pour Joël Seria (réalisateur de Les Galettes de Pont-Aven), avec qui il entretient une filiation évidente, ainsi que son admiration pour Maurice Pialat. Delépine revient également sur son parcours marginal qui l’a mené, avec son comparse Gustave Kervern, jusqu’au cinéma : « Avant de faire des films avec Gustave on faisait des conneries, on voulait faire des attentats. On voulait vraiment balancer une énorme tarte sur un immeuble à Bruxelles, où il y avait tous les grands patrons. On avait vraiment fait fabriquer une machine (…) mais jamais on s’imaginait qu’on serait mis sur écoute et que tout le monde allait finir en taule. Bon après on s’est dit « terroriste c’est moyen quand même ». » Très humain dans sa manière de concevoir le cinéma, Benoit Delépine nous explique improviser beaucoup sur les tournages et procéder à un grand nombre de réécritures  au gré des rencontres, de ses envies ou de situations improbables qu’il semble affectionner tout particulièrement. Capable de filmer un cassage de chaises en série pour justifier ses frasques éthyliques de la veille ou encore d’engueuler une bande de figurants pour les besoins d’une scène de karaoké avec Bouli Lanners, Delépine, entre deux anecdotes hilarantes, finalement assez représentatives de l’atmosphère de ses films, synthétise avec simplicité sa vision personnelle du cinéma : « Le principe même c’est d’emmener des gens dans une aventure totalement hallucinante, de dire « viens, tu vas faire l’image, tu vas faire le son, toi tu vas jouer… », enfin c’est ça quoi ! C’est pas une histoire d’argent le cinéma, c’est une histoire d’emmener des gens dans une aventure. » Bien sûr le réalisateur d’Avida est revenu sur sa rencontre avec le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki qui, en plus d’exercer une influence marquée sur les premiers films du duo Delépine-Kervern, a participé brièvement au tournage d’Aaltra : « Au début, on voulait juste aller en Finlande boire des coups avec Kaurismäki, puis on a fait un film… » Si le tempétueux cinéaste accepte d’abord de se prêter au jeu et d’apparaître dans Aaltra, il se rétracte pour finalement se rendre à l’improviste sur le tournage, dans une ambiance « sombre et silencieuse » : « Au final, j’ai failli lui foutre une chaise sur la gueule, (…) donc maintenant il nous aime plus trop. » L’entretien se terminait par une présentation de son prochain métrage, Le Grand soir, dans lequel Benoit Poelvoorde interprète « le plus vieux punk à chien d’Europe » au côté d’Albert Dupontel, un road trip sur fond de révolution ratée dont la sortie est prévue le 6 juin prochain.

 

En première mondiale, Metal Hurlant Chronicles

Première série de science-fiction à voir le jour en France, Metal Hurlant Chronicles était présenté pour la première fois au public à travers deux épisodes de vingt-six minutes. Guillaume Lubrano, réalisateur de la série, a d’ailleurs introduit les enjeux artistiques de MHC, qui s’inscrit dans un format anthologique proche de celui de The Twilight Zone et également dans un héritage lié, bien sûr, à l’univers développé (entre autres) par Moebius et Philippe Druillet, au sein du magazine français de bande dessinée Metal Hurlant. Le premier épisode, King’s Crown, nous présentait un univers médiéval mâtiné de robotique, où un royaume isolé dans les airs (à la manière du Château dans le ciel) devient le théâtre de joutes barbares dont le vainqueur deviendra le nouveau souverain. Interprété notamment par l’excellent Michael Jai White, l’épisode reposait malheureusement bien trop sur son esthétique et peinait à développer un semblant de narration, car uniquement basée sur un twist final décevant. Shelter Me, le second épisode, prenait, lui, la forme d’un huis clos à l’intérieur d’un abri antiatomique. Beaucoup plus amusant à suivre, bien que sans surprise dans son déroulement, Shelter Me jouait davantage sur un mystère à la Au-delà du réel et se montrait bien plus adapté au format court choisi pour la série. Difficile, en tous cas, de jauger le feeling général de la série avec ces deux seuls épisodes aussi éloignés en termes de forme que de narration. Le projet reste cependant intriguant, d’autant que le casting est particulièrement soigné, tout comme le générique, dont la musique est signée par le talentueux Jesper Kyd.

Remise des prix sur Skype !
 


Shinya Tsukamoto et sa webcam sur l’écran du Petit Faucheux

Pour clôturer le festival avant la projection de Walk Away Renée, les deux Jurys (jeune et pro) étaient attendus sur scène afin d’annoncer le nom des heureux gagnants, absents du festival pour la plupart d’entre eux. L’équipe du festival a donc bricolé une étrange remise des prix via le logiciel de communication à distance Skype, puis projeté le tout sur grand écran. Prix du Jury jeune pour Kotoko, Shinya Tsukamoto fut le premier à tenter l’expérience malgré un décalage horaire conséquent. A quatre heures du matin heure japonaise, Tsukamoto eut ainsi la surprise d’être acclamé chez lui par une salle comble, particulièrement séduite par ce procédé inattendu. Mais c’est surtout Axel Ranisch, et les acteurs d’Heavy Girls, qui semblaient véritablement halluciner en découvrant, de leur salon, une standing ovation interminable venue saluer ce tout premier film. Un moment d’émotion très fort pour tout le monde, encore accentué par un procédé technique parfaitement au point. Une conclusion parfaite pour ce festival chaleureux et convivial, qui a eu cette année la bonne idée de centrer sa programmation sur la découverte de jeunes auteurs et de mettre en avant des films aux personnalités très affirmées, bien que la plupart de ces films ne sortiront malheureusement jamais dans les salles françaises. Une chance de les découvrir dans d’aussi bonnes conditions, avec un sous-titrage de qualité et une ambiance qui attise la curiosité.
 

 
Palmarès complet du festival :

Longs métrages :

Prix du Jury : Heavy Girls d’Axel Ranisch
Prix spécial du Jury : Marianne de Filip Tegstedt
Prix du Jury jeune : Kotoko de Shinya Tsukamoto
Prix du Public : The Raid de Gareth Evans

Courts métrages :

Prix du Jury : Sabrina de Sergio Colmenar
Prix du Jury jeune : Sabrina de Sergio Colmenar
Prix du Public : Matriarche de Guillaume Pierre


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