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A la (re) découverte de Mauro Bolognini

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Première vague des rééditons Carlotta consacrées à un des grands réalisateurs de l´âge d´or du cinéma italien.

Partageant avec Luchino Visconti le goût pour le film d’époque en costume, Mauro Bolognini fut souvent comparé au réalisateur du Guépard et dénigré à tort , ses détracteurs ne voyant en lui qu’une pâle copie. La comparaison s’arrête pourtant là, si ce n’est peut-être pour chacun une première partie de carrière s’intéressant à des univers plus modestes et aux thèmes sociaux qui s’épanouiront dans le néo-réalisme pour Visconti, tandis que Bolognini entamera une fructueuse collaboration avec un Pasolini encore scénariste, dans des grands films comme Le Bel Antonio, La Viaccia ou encore Les Garçons.

Les deux films édités par Carlotta s’attachent à la seconde partie de sa carrière où désormais séparé de Pasolini, Bolognini s’était spécialisé dans le film en costume. Adapté d’un roman de Charles Louis Philippe, Bubu de Montparnasse nous dépeint le destin tragique d’une jeune fille sacrifiant tout à l’homme qu’elle aime. Manipulée et contrainte à la prostitution, Berta s’enfonce dans un quotidien sordide, fait de passes répétées avec des inconnus de tous âges (et de la menace de la syphilis), dont la seule illumination vient des retrouvailles avec cet homme qui ne la mérite pas.

Un beau portrait de femme qui inscrit le film dans la tradition des grands personnages féminins sacrificiels de la littérature du XIXe, tous régis par la tyrannie et la lâcheté des hommes. Tyrannie, avec Bubu joué par un Antonio Falsi abject et dont la beauté triste aveugle l’héroïne, et lâcheté avec l’étudiant faible de caractère incarné par Massimo Ranieri, indécis et incapable de sortir la femme qu’il aime de la fange. Le fond sordide accompagne une forme d’une beauté irréelle, entre la photo diaphane d’Ennio Guarnieri et les costumes magnifiques de Piero Tosi dans un Paris fantasmé (le seul vrai lien avec le cadre du roman : la monnaie qui reste le franc) où par la grâce du montage Turin, Milan et Rome ne forment plus qu’une seule et même ville imaginaire.
On saisit là toute la différence avec Visconti tant Bolognini se distingue des enluminures plus pointilleuses de celui-ci. Les moyens moindres et les milieux dépeints contraignent Bolognini à une sobriété et une astuce de tous les instants (une grande scène de marché cadrée uniquement sur la petite parcelle reconstituée comme à l’époque et qui donne l’illusion d’un décor immense alors qu’en arrière plan, tout est resté contemporain sans qu’on le distingue) et rend d’autant plus saisissantes les somptueuses compositions de plan, véritables tableaux en mouvement, inspirés des impressionnistes comme Renoir, Lautrec ou Manet. En cherchant plus à capter l’atmosphère que le détail, Bolognini offre une vision différente mais tout aussi convaincante que les reconstitutions les plus luxueuses de Visconti. La mélancolie qui se dégage de toutes ses images nous orientent ainsi vers la chape de plomb inéluctable qui pèse sur l’héroïne en dépit de quelques touches d’espoir. La conclusion plonge dans un abîme de désespoir où Bertha est à nouveau le jouet des hommes qui, brutaux ou sensibles, ne peuvent lui apporter ce qu’elle désire : une vie. Ottavia Piccolo, tour à tour candide, innocente, puis presque rongée par la folie lorsque les événements s’acharnent sur elle, offre une prestation magnifique.

Liberté mon amour
réalisé en 1975 s’inscrit lui dans une Italie politiquement secouée par une certaine nostalgie et attirance pour le fascisme s’élevant au sein de la jeunesse. Quelques cinéastes s’appliquèrent à rappeler à ces jeunes inconscients la dure réalité que furent ces années-là comme Vittorio De Sica dans son beau Le Jardin des Finzi Contini. On peut aussi penser à Nous nous sommes tant aimés de Scola, le film de Bolognini fonctionnant sur le même mélange de comédie intimiste douce-amère et de grande fresque historique. Sur une période allant du début des années 30 à l’apogée du fascisme puis la Seconde Guerre mondiale et la libération, une tranche de l’histoire de l’Italie vue à travers le regard de la bien nommée Libera Amore Anarchia (Claudia Cardinale), fille d’anarchiste et mère de deux enfants. Femme sanguine totalement indisposée par le régime fasciste, elle n’hésite jamais à afficher sa protestation sous toutes les formes possibles comme arborer une robe rouge écarlate en opposition aux tuniques noires fascistes ou encore invectiver ouvertement la moindre injustice dont elle est témoin.

Ces velléités ne sont pas sans effet sur sa vie de famille, Libera risquant l’exil plusieurs fois (comme son père) et étant contrainte à une vie itinérante car régulièrement exclue des villes où elle séjourne. Cet aspect est au départ montré de manière génialement comique avec le pauvre Bruno Cirino entrant dans des rages noires face à cette épouse ne pouvant rester à sa place et obligeant la famille à constamment tout reprendre à zéro. Les empoignades mari/femme dévoilent aussi une des plus belles relations de couple du cinéma italien où l’amour est toujours le plus fort. Malgré son agacement, Cirino soutient toujours Claudia Cardinale et reconnaît dans la dernière partie qu’elle avait sans doute raison. L’engagement de Libera atteindra le point de non-retour lorsqu’elle aidera un exilé évadé à quitter le pays. La seconde partie la verra d’ailleurs plus ouvertement engagée encore dans la Résistance.

L’équilibre familial s’en trouve définitivement bouleversé tandis que le chaos se déchaîne, Bolognini distillant des images historiques d’archives en transparence lors des transitions du quotidien des héros. La reconstitution est une nouvelle fois somptueuse (et comme pour Bubu totalement immersive, l’apparat ne fait jamais dériver de l’attention du récit), Bolognini ayant pu tourner sur les lieux des événements, utilisant notamment toutes les bâtisses de l’architecture fasciste toujours présentes, rendant encore plus pesante l’oppression du régime de Mussolini (dénonciation, calomnies, surveillances). Le scénario ose les grandes envolées romanesques pour son héroïne, jusqu’à l’excès même puisque nous la montrer en maquisarde dynamitant les ponts ne s’avère pas une grande idée. Bien que dans la logique de l’évolution de Libera, la figure du fils aurait pu être une sorte de réalisation de ses enseignements (et de son père, excellent Adolfo Celli) plutôt que de faire d’elle une résistante active. Claudia Cardinale (toujours servie à merveille par Bolognini) est néanmoins incandescente, vibrante et émouvante en Libera. Les interprètes masculins ne sont pas en reste puisque outre Adolfo Celli et Bruno Cirino, émouvant en mari dépassé, Bekim Fehmiu en démocrate lettré amoureux de Libera, témoigne d’un superbe charisme.
Un autre des grands thèmes du film et faisant le lien avec le présent de sa réalisation, c’est la manière dont l’Italie a raté le coche d’une vraie purge de ses institutions en réinstallant dans les hautes sphères des fascistes ayant retourné leur veste à temps. Le leitmotiv est répété plusieurs fois durant le film, la chute du fascisme, ce n’est pas la fin mais le début de la révolution… Une révolution qui n’aura finalement jamais lieu, pour aboutir à la situation contemporaine ayant motivé la mise en oeuvre du film.

Restaurations magnifiques, en particulier Bubu de Montparnasse qui est un vrai rêve éveillé. Côté bonus, on trouve des présentations concises et érudites du spécialiste du cinéma italien Jean Gili sur les deux films. Sur Bubu, la parole est donnée au costumier Piero Tosi pour une interview pleine d’informations et d’anecdotes truculentes. Liberté mon amour contient quant à lui la première partie d’un long documentaire de 1992 consacré à Bolognini où celui-ci est interviewé, ainsi que les actrices ayant traversé ses films comme Claudia Cardinale ou Dominique Sanda. La suite sera visible sur le dvd de Vertiges, pour la deuxième vague des sorties consacrées à Bolognini avec Les Garçons.


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