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Rapport du 44e festival du court-métrage en ligne de Drama (Grèce) DISFF

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De l’underground à l’immatériel.

L’émergence du cinéma dit underground dans les années 50-60 correspondait sans doute à une manière de contourner la censure qui pouvait alors sévir dans les productions cinématographiques de certains pays. Ce n’est sans doute pas un hasard si ce cinéma underground est né dans un pays puritain par excellence, les Etats-Unis. En effet, les films de John Waters, ou bien sûr d’Andy Warhol passaient pour des oeuvres d’art qui défrayaient la critique et permettait d’accéder à une autre forme d’art au cinéma, tel que le surréalisme puis le ready made de Duchamp avaient pu le rendre possible. Le film Empire, Sleep ou encore Blow Job, tous les trois de Warhol et tous les trois de 1964, passent pour des modèles du genre puisqu’ils abordent le thème underground en le détournant et en transformant le spectateur en voyeur. Plus tard, le même Andy Warhol proposera d’entrer encore plus dans la vie intime de ses personnages mis à nu, au propre comme au figuré. On pense bien sûr à sa trilogie des années 70, Trash, Flesh et Heat produits par Warhol, réalisés par Paul Morrissey et interprété entre autres par Joe Dallesandro.

Dans le domaine des arts plastiques, le phénomène de l’underground a donné naissance à un courant artistique qu’on a pu qualifier d’art vidéo ou d’installation vidéo avec notamment les oeuvres de Nam June Paik, Ange Leccia ou Bill Viola, et tant d’autres. La spécificité de ces oeuvres était de mêler pour la première fois les images animées à l’histoire de l’art et à permettre en fait au cinéma de se renouveler en donnant naissance à une forme d’art qui se posait comme mystère et posait la question de l’identité de l’art. Pas si éloigné en fait du courant underground, le mélange de tous ces arts a permis l’émergence à son tour d’une forme artistique qu’on a appelé cinéma expérimental, à la croisée de toutes ces tentatives. Cela donnera bien sûr le jour à des oeuvres psychédéliques maintenant pas vraiment oubliées, mais vraiment impossibles à réaliser dans un monde devenu plus rigoriste et triste.

Le 44ème festival international des courts-métrages de Drama a permis cette année de faire entrer dans sa programmation et dans ses compétitions des films expérimentaux et il faut le souligner. Dans la section internationale pour laquelle le jury Fipresci a décerné son prix, on pouvait en compter quelques uns, comme Bagatelle du Hongrois Laszlo Csaki, Blue Land du Coréen Keem Youngle, Cradle du Roumain Paul Muresan, sans doute The unseen river du Vietnamien Pham Ngoc Lan et, peut-être, Dustin de la Française Naila Guiguet même si la veine homosexuelle, transgenre, trop colportée aurait tendance à quitter de plus en plus le monde underground pour presque s’officialiser. Il est vrai qu’il est de plus en plus difficile de proposer des films expérimentaux, sauf peut-être ceux réalisés en animation, dans la mesure où la censure a disparu des oeuvres cinématographiques, de plus en plus explicites et choquantes parfois dans les pays européens.

 

La télévision, outil obscène, a transformé les actualités en spectacle; elle a brisé le cercle de l’intime en faisant de la télé-réalité le miroir déformant de nos vies, si bien que l’underground n’a plus voix au chapitre et les films de Warhol, qui firent scandale en leur temps, passent pour des romances. En effet, dans ce monde où le scandale va toujours plus loin, le cinéma dit underground n’a pas pu se renouveler et son utilité, qui était bien sûr souterraine et iconoclaste, ne s’impose plus. C’est bien dommage mais le monde de l’art a tellement évolué qu’on en est arrivé maintenant à un point de non retour lié aux changements que le Web 2.0 a fait subir à nos sociétés. En travaillant de plus en plus sur le virtuel, en proposant de plus en plus d’intimité dans ses réseaux, l’informatique actuelle au sens large a fait exploser notre face de voir et d’interpréter le monde et les arts. Récemment, le plasticien italien Salvatore Garau a créé le buzz en donnant à imaginer des sculptures immatérielles. Euphémisme pour ne pas dire invisibles. Cette invisibilité nous rapproche de l’underground, et elle devient sans doute maintenant la forme ultime d’un art à bout de souffle et qui peine à se reconstruire. Lorsque l’immatérialité aura enfin touché le cinéma, on touchera du doigt l’écran noir que Marguerite Duras avait déjà envisagé de manière prémonitoire dans son film L’homme atlantique en 1981. « Comme si vous aviez décidé de tenir tête à la caméra, dit-elle sur un écran noir, pour une lutte entre la vie et la mort. » D’underground, toute une partie de l’art est maintenant devenue invisible, ce qui pour le cinéma est quand même assez paradoxal.

And the winner is : suivez le lien https://www.dramafilmfestival.gr/en/about/awards/

Quant au jury de la Fipresci auquel j’ai participé, il a accordé son unique prix à un court-métrage grec de 26 min., Brutalia, days of Labour de Manolis Mavris. Ce film particulièrement captivant, faisant un parallèle entre notre monde et celui des abeilles, a été aussi reconnu par d’autres jurys. On espère qu’on pourra le voir très vite en France et en Europe.


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