Le privé. Sortie Blu-ray chez BQHL.

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L’irrévérencieux Robert Altman transfigure le film noir avec tout le respect dû au genre.

Après le film de guerre, M.A.S.H (1970), le Western ,John McCabe (1971), Robert Altman continue sa relecture décomplexée de la mythologie Hollywoodienne avec le film noir.

De toutes les enquêtes de Marlow (Raymond Chandler) portées à l’écran – plus d’une dizaine -, Le privé se donne à lire comme un  troublant palimpseste. Sur le chevalet d’Altman, les motifs du roman noir américain des années trente et quarante, dont Chandler a été avec Dashiell Hammet la plume la plus fertile, tendent à s’effacer, se dissoudre, jusqu’à flirter avec l’abstraction. A commencer par le soigneux évidemment de la détective-story. Sur un schéma classique, un détective privé se retrouve piégé au cœur de deux enquêtes parallèles, les rebondissements attendus : fausses pistes, manipulations, redistribution des cartes sont, contrairement aux usages du genre, anesthésiés par l’indolence du rythme. Au lieu de nous faire perdre pied par un enchainement sans répits d’actions, la déstabilisation s’improvise au fil des pauses et digressions de l’enquête. A l’image du premier casse-tête infligé à Marlow ; interpellé en pleine nuit par son chat, il va se lancer à la recherche de boites de Coury Brand,  la seule marque de pâté adoubée par son compagnon, l’attention bifurque vers le trivial pour noyer dans l’œuf une tension naissante. Au grès des irruptions régulières de l’humour,  jusqu’au délicieusement absurde lorsque les mafieux et Marlow se lancent un défi en petite tenue.

La provocante décontraction du limier désabusé dicte le tempo languissant. Silhouette longiligne désarticulée, regard de Droopy, mal rasé, pointes de cynisme parfaitement calibrées, Elliot Gould porte la coolitude au sommet de son art. Si comme dans la lignée des Marlow antérieurs (Bogart, Mitchum), cette ostensible et malicieuse désinvolture est contrebalancée par un sens de l’honneur, une volonté de terminer le boulot coûte que coûte, cette version du (anti) héro solitaire s’affiche dans un mixte de temporalités : costume cravate intemporel, voiture des années cinquante, langage verbal et non verbal seventies. Autre point de liaison entre les époques, Sterling Hayden, magnifique Johnny Guitare (Nicholas Ray, 1954), inquiétant malfrat dans L’ultime Razzia (Stanley Kubrick, 1956), improvise un ici un écrivain sur le déclin, Roger Wade, un ours au pouvoir de griffure usé  par l’alcool. Si, comme le considère entre autres Tarerntino,  Altman fait partie avec Friedkin, Peckinpah, Penn… des anti-establishment du nouvel Hollywood, il ne rejette pas pour autant tout l’héritage et les figures du classicisme Hollywoodien.  Il transfigure ces bases avec quelques ingrédients  de la contre-culture : les voisines hippies de Marlow décomplexées qui se dandinent à moitié nues sans se soucier des regards, la fumette comme art de vivre… Les hauts d’Hollywood, les longues plages ensoleillées perdent de leur éclat grâce à la superbe photographie de Vilmos Zsigmond Zsigmond :  couleurs désaturées, aspect laiteux de la pellicule.

Los Angeles, Mecque du cinéma. Un des premiers plans s’attardent brièvement sur une plaque en bois où est inscrit Hollywood en guise de signal méta. L’enquête est un jeu de dupes où tous les personnages  jouent un rôle – au second degré pour le vigile qui imite la voie de stars. Des personnages principaux sous un faux nom, Terry Lenox l’ami de Marlow s’appelle Lenny Pots, Roger Wade est un pseudonyme littéraire. La  veuve éplorée, Ellen Wade, surjoue son malheur, le médecin Waren : un charlatan. Sous ses airs faussement indifférents, Marlow est le seul à se soucier de la vérité, jusqu’au-boutiste dans son enquête. Et si tout cela n’était  qu’un grand sommeil éveillé. L’ignoble Waren une figure cauchemardesque, les morts qui réapparaissent, les gangsters sur courant alternatif. Un terrain de jeu fantasmatique où les potentiels passages à l’acte sont  empêchés, par la distance, par une vitre, par un obstacle naturel… Cette plongée déroutante  dans  une topographie et un type de récit qui nous sont pourtant si familiers a probablement nourrit l’imaginaire Lynchien. Influence encore plus tangible avec Trois femmes (1977), son film le plus expérimental, son chef-d’œuvre absolu. Probablement trop en avance sur son temps, Le Privée est aujourd’hui aussi indispensable que jouissif.

 

Le privé. Sortie Blu-ray chez BQHL.

 

 

 

 

Titre original : The Long Goodbye

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Durée : 112 mn


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