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Effets secondaires

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<< Le chagrin vous fait voir des choses. >> Soderbergh aussi.

Fin 2011, Contagion décrivait pas à pas, lentement (désactivant tout suspense possible, là n’étant pas le propos du film), les mécanismes de la transmission d’un virus. À nouveau, ce Side Effects joue cartes sur table dès son titre et annonce l’étude quasi structuraliste des effets secondaires produits par les médicaments. Le film est tiré de faits réels : le constat que certains psychotropes légaux produisent chez certains sujets des états d’hallucination et de schizophrénie si forts que les patients en deviennent dangereux pour eux-mêmes comme pour les autres. Plutôt que de s’attaquer de front à l’industrie pharmaceutique, Soderbergh s’intéresse plutôt aux effets produits par les médicaments sur les patients. Emily (Rooney Mara hallucinée), jeune femme de la classe moyenne, voit son monde et ses finances s’effondrer lorsque son requin de la finance de mari (Channing Tatum dont la présence bovine et l’absence de finesse font merveille chez les personnages que lui confie Soderbergh) est emprisonné pour fraude. Un petit cacheton et « ça empêche le cerveau de vous dire que vous êtes triste », comme lui dit son psy (Jude Law).

Effets secondaires insiste sur deux types d’effets : biologique (le médicament sur le patient) et économique (l’industrie sur le médecin et le patient, le médecin sur le patient). Soderbergh n’y va pas avec le dos de la cuillère et le film se concentrant sur le couple patient/thérapeute met en parallèle effets secondaires des médocs et bonus reçus pour leur prescription. C’est, dans le rapport thérapeute/patient-client, toute l’industrie pharmaceutique qui est visée : par la présence de la pub (« Retrouvez le goût de l’avenir ») qui engage le patient à réclamer certains cachets ou les avantages financiers proposés aux docteurs pour fournir aux clients des traitements expérimentaux dont les effets ne sont pas connus. C’est tout le jargon médical qui est alors à passer au peigne fin (« Ça ne fait pas de toi quelqu’un d’autre. Ça t’aide à être toi-même »). Effets secondaires met en avant la capacité des médicaments à transformer la perception des choses (et de soi) du preneur. Le médicament est un palliatif qui falsifie le ressenti, éloigne de la réalité. On ajoute alors un second traitement pour contrer les effets du premier, entraînant une spirale sans fin. Si cela s’incarne de manière concrète à l’image (au détour d’une séquence d’hallucination dans le miroir pour Emily), c’est la forme même du film qui va être contaminée, pensée sur ce mode de la falsification.

Un film sous traitement

Dans un jeu de chausse-trappe étrange et pas complètement maîtrisé, le film s’échappe, s’éloigne de ce qui semblait être son sujet. Effets secondaires est un film malade. La forme correspond au fond. Lui-même victime d’hallucinations, il n’est alors pas celui que l’on croit. Tout est construit sur une perception faussée et Soderbergh exploite alors la naïveté du spectateur, tout prêt à croire à ce qui lui est donné à voir, par un jeu d’identification classique au personnage. Pourtant tout est donné, ou dit (« Il me regardait comme un tableau »), d’emblée. Il y a un mort dans le film. Pourtant sans preuves tangibles – seulement des suspicions très orientées -, on a tôt fait d’identifier, à tort, la victime. Le film joue donc sur des pièges successifs du regard, sur la croyance en des apparences qui sont avalées crues, sans même les interroger. Les mises en parallèle du psychiatre et de sa patiente sont pourtant nombreuses, la méfiance devrait alors aussi se porter sur lui. Effets secondaires possède ce côté suave et enjôleur du personnage, évidemment clé, du psychiatre incarné par Catherine Zeta-Jones : séduisant et hypnotique, à même de détourner l’attention d’une vérité.

 

Chacun des mécanismes du film est alors à démonter : le film décrit des cercles successifs, tournant autour de sa vérité, en s’en rapprochant progressivement. La démonstration est poussive (la juxtaposition de brefs flashes-back est en soi inutile, tant le terrain est bien préparé). À force de tourner la chute est nécessairement dure et désagréable, et donne au film un côté nauséeux qui est justement le reflet de l’état du malade en sevrage qui recouvre peu à peu ses esprits, réapprend à vivre sans l’appui du médicament. Position inconfortable dans un film où le trajet importe plus que la destination. Effets secondaires est une métafiction avec un résultat fatalement déceptif – comme pouvait l’être The Informant (2009) qui mettait déjà à mal cette question de l’identification du spectateur par l’instabilité identitaire du personnage ou encore le final éclatant et ironique de Piégée (2012). De film en film, et ce de manière de plus en plus frontale depuis Girlfriend Experience (2009), c’est à un repositionnement du spectateur que s’attaque le réalisateur et à un des fondamentaux de la fiction cinématographique. À nouveau chez Soderbergh, il s’agit de dévoiler l’artifice (de Sexe, mensonge et vidéo, 1989, à Ocean’s Eleven, 2001), de passer derrière une réalité falsifiée, une des pierres d’angle de sa filmographie. Et dans cette entreprise, en attendant que la réponse soit à la hauteur du questionnement, la tentative est peut-être plus importante que le résultat.

Titre original : Side Effects

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Durée : 106 mn


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