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Steamboy

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Le genre et le cadre steampunk sert parfaitement la thématique de destruction de Katsuhiro Otomo.

L’innovation technologie destructrice, le pouvoir conduisant une nature humaine profondément imparfaite à la folie, voilà des thèmes que Katsuhiro Otomo avait exploré avec brio dans son manga Akira et la monumentale adaptation animée qu’il en tira en 1988. Alors que l’on attendait de lui qu’il livre dans la foulée un autre grand classique de l’animation, les retours d’Otomo se firent aussi sporadiques que mémorables avec l’OAV Roujin Z (1991) qu’il produisit et l’anthologie SF Memories (1995) dont il réalisait le troisième segment Chair à canon. Loin de chômer, Otomo préparait en fait Steamboy, projet pharaonique dont les innovations nécessiteraient près de dix ans de production (démarrée en 1994 pour une sortie en 2004) et en ferait le budget le plus élevé à ce jour pour un film d’animation japonais.

Si les thématiques évoquées s’inscrivaient dans le monde post-apocalyptique d’Akira marqué par la peur du nucléaire et ses conséquences (le traumatisme d’Hiroshima bien évidemment), Steamboy au contraire revient à la source, à l’époque dont les innovations devaient faire basculer le 20e siècle. Steamboy est une des plus grandes réussites du sous-genre SF Steampunk. Ce terme désigne une anticipation rétro marquée par les pionniers Jules Verne et H.G. Wells, se déroulant à l’ère de la Révolution industrielle de la fin du 19e siècle, souvent dans l’Angleterre Victorienne avec une imagerie « rétrofuturiste » (machine à vapeur, engrenages).  Les origines du genre sont tout d’abord littéraires (avec l’excellent et fondateur « Les Voies d’Anubis » de Tim Powers, lecture vivement recommandée) mais se répercutent à la télévision (Les Mystères de L’Ouest), la bd franco-belge et les comics (Adèle blanc-sec, La Ligue des Gentlemen Extraodinaires) et bien sûr le cinéma (tout récemment Avril et le monde truqué, Captain Sky et le monde de demain (2005), Le Prestige (2006). Akira, sous son univers foisonnant, sombre et désespéré usait d’une approche viscérale pour évoquer également les tourments de l’adolescence. Steamboy fonctionne sur un mode différent, vrai film d’aventures trépidant et échevelé dont les enjeux sont pourtant purement intellectuels. Le jeune héros Ray Steam est pris entre deux feux de sa filiation. Son père et son grand-père s’opposent quant à l’usage de leur création révolutionnaire, une sphère compressant la vapeur et donnant une puissance inédite à toute la machinerie issue de leur imagination. Quand le grand-père adopte un point de vue moral en réfrénant leur usage pour des hommes pas encore prêts, le père est partisan du progrès à tout prix et de les exposer aux yeux du monde dans le cadre de L’Exposition Universelle de Londres. Même si cela implique que la Fondation mécène en use pour fabriquer des armes de guerres.

Poursuivi également par des agents du gouvernement britannique rêvant de s’approprier l’invention pour se renforcer militairement, Ray passera le récit à voguer d’un camp à l’autre, ne comprenant que progressivement le rôle de chacun et surtout les enjeux moraux que ses choix impliquent. Otomo parvient à placer ces questionnements avec une grande justesse, mais constamment dans le mouvement, au rythme des poursuites, batailles et destructions. L’esthétique steampunk fait merveille dans l’action avec une folle course-poursuite entre un cyclomoteur et une sorte de tank à vapeur qui vont se placer sur la trajectoire d’un train, le tout avant qu’un zeppelin ne vienne se mêler à l’affaire. Le réalisateur sait également donner dans le contemplatif et user du pouvoir de fascination de ses machines infernales, voir la découverte de la steam tower, imposant bâtiment de métal cuivré dont la caméra virevoltante nous fait découvrir les moindre rouages. Alors que dans un récit voisin Hayao Miyazaki montrait le versant positif et/ou négatif de la technologie dans Le Château dans le ciel (le même modèle de robot protecteur de la faune puis machine de guerre, la forteresse volante havre de paix écologique puis agent du chaos surarmé) selon l’usage des hommes, Otomo ne guide pas son spectateur qui découvre l’ensemble des possibilités de l’innovation et comprend avec lui le meilleur usage à en faire. Le point du vue du grand-père se tient mais il est obligé de violemment se retourner contre son fils, le choix de ce dernier de faire profiter le monde de ses créations se justifiant mais malheureusement entravé par la notion de profit de ses commanditaires. Le personnage de la jeune Scarlett O’Hara (un nom qui ne doit rien au hasard vu son caractère déterminé et capricieux) est passionnant à ce titre, héritière de la Fondation ne voyant aucun mal à s’enrichir ainsi jusqu’à ce qu’elle fasse l’expérience du carnage que peuvent causer les machines.

On aura donc là de passionnants questionnements sur les notions de capitalisme, de nationalisme, des enjeux de la recherche scientifique dans un ensemble dynamique, accessible et intelligemment traité. Visuellement c’est époustouflant, Otomo croisant brillamment les techniques (celluloïd et numérique) pour une reconstitution documentée et foisonnante de cette Angleterre Victorienne avec un impressionnant travail sur les décors et costumes. Tout cela vole en éclat lors du long climax final où les différents camps s’affrontent et déploient un arsenal délirant, toujours rattaché à cette logique de rétrofuturisme : machines volantes, embryon de sous-marin façon Vingt mille lieues sous les mers, armures médiévale faisant office de scaphandres guerriers… La Steam Tower par son gigantisme, son design oppressant et pouvoir de destruction reste pourtant la plus grande attraction du film, son élévation et démonstration de force restant un sacré moment évocateur. C’est dans son cheminement intellectuel que Ray va gagner ses galons de héros, faisant figure de surhomme volant lors du final où il use de la sphère comme un propulseur et Superman n’est pas loin lorsqu’il rattrape Scarlett au vol. Ne glorifiant ni ne condamnant l’innovation scientifique, Otomo en mesure les bienfaits comme que les dangers, les meilleurs intentions pouvant tout autant conduire à ce chaos qu’il sait si bien filmer. La dernière tirade de Ray « On vient à peine de rentrer dans l’ère de la science » suggère ainsi les lendemains qui déchantent sanglant du 20e siècle mais aussi les grandes avancées positives.

Toute cette dualité est contenue dans un somptueux générique de fin qui nous conte en quelque sorte la suite des évènements du film de manière épique (d’ordinaire peu inspiré Steve Jablonsky livre un score héroïque à souhait) et qui fait regretter que le film n’ai pas eu de suite tant la richesse du propos s’y prêtait. Sans donner dans la redite, Katsuhiro Otomo nous offre en tout cas un second classique de l’animation après Akira.


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