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Astérix et Obélix : au service de Sa Majesté

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Une séduisante satire du cinéma français ? Sans doute pas, mais un divertissement à peu près honnête.

On aimerait tellement détester Laurent Tirard et l’élever au rang de fossoyeur du cinéma français aux côtés de quelques-uns de ses confrères (Baratier, Boon, Samuell…). Mais il faut bien reconnaître au bougre, et à son coscénariste Grégoire Vigneron, un réel talent de dialoguiste et de directeur d’acteurs. Plutôt qu’à durablement énerver, il parvient à faire lever le sourcil, étonner et même rire (ah ! Laura Morante et son « Est-ce ma faute si vous jouez comme une chèvre qui aurait perdu sa famille à la guerre ? » dans l’affolant Molière). Vu l’état alarmant dans lequel se trouve une bonne partie de la comédie populaire française, il faut avouer que, malheureusement, c’est déjà beaucoup. Le succès attendu de son Petit Nicolas (plus de 5 millions d’entrées) l’a ainsi gentiment propulsé au volant du super bolide Astérix (61 millions d’euros de budget tout de même). Comme il est devenu coutume de faire, Tirard mélange deux tomes des aventures du héros gaulois : Astérix chez les Bretons et Astérix et les Normands. En charge du neveu couard d’Abraracourcix (qui a pris un sacré coup de vieux au passage), Astérix et Obélix partent en (Grande) Bretagne porter un tonneau de potion magique à un village qui résiste péniblement aux armées de César. Au passage, ils croiseront les géants Normands à la recherche du secret de la peur.

Ce quatrième épisode est le chaînon manquant entre l’aspect bon enfant de la BD et du film de Claude Zidi (Astérix et Obélix contre César) et l’application de l’humour Canal par Chabat (Mission Cléopâtre). On retrouve, voire on découvre, le côté graphique de la BD transcrit à l’écran avec un plaisir manifeste à dépeindre les bucoliques villages gaulois et bretons, les ondulations géométriques des formations armées romaines… Tirard s’amuse à jeter des ponts entre l’antiquité hors d’âge de la BD et des problèmes tout à fait contemporains, sans finesse certes, mais de manière plutôt candide. L’armée romaine a ainsi tout de l’hégémonisme de la puissance américaine à même d’imposer envers et contre tous son modèle, César totalement « fabrice-luchinisé » se voit affubler d’un contrôle du sénat (en la toujours magistrale personne de Jean Rochefort, toujours excellent que ce soit comme invité de Thalassa ou vantant les mérites d’une assurance) sur la gestion des comptes publics, et contrôles de papyrus et reconduites aux frontières sont de plus en plus fréquents. Si le contexte des années 60 apparaissait en filigrane dans l’album, les héros gaulois se prennent 2012 de plein fouet.

 

Malheureusement, le rapprochement des deux albums n’est pas forcément des plus judicieux tant Tirard semble avoir du mal à les faire se rejoindre. Ce sont deux histoires bien distinctes qui se développent et ne se rencontrent qu’au prix de ficelles scénaristiques grossières. L’établissement d’un récit cohérent n’est pas le fort de Tirard qui peut exceller dans la construction scène par scène ou l’idée géniale (le magnifique double chandelier sur le casque d’un des pirates en arrière-plan), mais peine à raccrocher les wagons de la continuité narrative. Les séquences défilent en vase clos et offrent au film un rythme par défaut ou par à-coup. A défaut d’une réelle structure, on se reporte sur les performances d’acteurs, ce que ce type de film encourage. Casting trois étoiles donc pour cet Astérix qui tire tout de même vers le haut de la comédie franchouillarde. Indétrônable depuis le premier épisode, Depardieu assure le show en Obélix balourd, forçant le constat que l’acteur n’est quasiment plus bon que lorsqu’il fait le couillon. En Edouard Baer, le film se trouve un Astérix digne de ce nom : ni platement donneur de leçons, ni miss biscottos, mais au contraire malin, grinçant et parfaitement agaçant. Si Deneuve rate son accent british, elle incarne à merveille l’élégance flegmatique de la reine anglaise et confirme un talent comique trop rarement exploité. Mais c’est Valérie Lemercier qui lui vole la vedette en gouvernante psychorigide au bord de l’hystérie.

Rien d’exceptionnel donc, mais rien de honteux non plus, ce quatrième Astérix est un divertissement à peu près honnête pour lequel la version 3D est à bannir, le réalisateur avouant lui-même à demi-mots qu’il n’a pas su pas très bien quoi en faire (1).

Et si…

Qu’il nous soit permis pour finir de poser une question troublante dont la validité est plus qu’incertaine, mais dont l’hypothèse apporte une réelle saveur au film. Par deux fois peut-être, Astérix revêtirait presque un aspect documentaire, un sous-texte qui ferait se joindre fiction et réalité. En décrivant Obélix/Depardieu comme un immonde pochetron le temps d’une scène, et ensuite et surtout en martyrisant le personnage du Normand incarné par Dany Boon. D’abord torturé – une punition légitime en regard du mal qu’il fait au cinéma français – et ensuite éduqué : Valérie Lemercier lui enseigne les bonnes manières et le minimum syndical du savoir-vivre, tout le mal qu’on lui souhaite. Boon peut alors s’exclamer auprès de ses congénères stupéfaits l’improbable : « Je n’ai pas été ensorcelé, j’ai été éduqué. » On se plaît alors à imaginer Tirard en redresseur de torts passant à la moulinette de ses films tous les naufrageurs du cinéma français pour les essorer de leur vulgarité – le travail d’une vie ! Il est parfois bon de rêver…

 

(1) Dommage car elle est portant assurée par le stéréographe de talent Alain Derobe, responsable 3D de Pina de Wim Wenders ou La Grotte des rêves perdus de Werner Herzog, et décédé en mars 2012.
 

Titre original : Astérix et Obélix: au service de Sa Majesté

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Durée : 109 mn


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