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Werner Herzog – Entre enfances solitaires et solidaires

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« Paysages en souffrance » et « Enfances »… Deux << séries >> totalement différentes qui montrent bien la polyvalence, la curiosité, l´engagement de Werner Herzog.

La magnificence de la souffrance

La soufrière et Leçons sur les ténèbres, radicalement différents – notamment dans la forme, trouvent une unité dans la désolation qu’ils présentent.

La Soufrière est un reportage raté ou, plus précisément, un reportage dont le but premier n’a pas été atteint. En effet, si l’objectif était celui de filmer une éruption volcanique sur l’île de la Guadeloupe, de vivre ces instants fous, cette éruption n’a jamais eu lieu et ce, bien que tous les signes laissaient présager le contraire. Werner Herzog, tête brulée – le terme est on ne peut plus approprié ici – avait même prévu, lors de l’éruption – qui devait, selon les prévisions, avoir la puissance de cinq bombes atomiques, s’il était trop tard pour fuir, d’enterrer la caméra afin de laisser une trace. Transmettre la réalité d’une éruption, filmée au plus proche.

Compte tenu des prévisions (mais aussi compte tenu des évènements survenus en Martinique au début du siècle où, pour des raisons politiques, une ville n’avait pas été évacuée et s’était retrouvée sous les coulées de lave), la ville, située au pied de la Soufrière, avait été évacuée. Résultat ? Des images à la fois étonnantes et marquantes : une ville fantôme où seuls errent quelques animaux, quand ceux-ci ne sont pas morts de faim et/ou de soif. Toute aussi marquante, la rencontre d’un homme n’ayant pas voulu partir. « Tout le monde mourra bien un jour », « je ne vais pas partir, pourquoi ? Pour revenir après ? » ; touchant, amusant mais triste à la fois car à travers cet homme, c’est la pauvreté de ceux qui n’ont rien à perdre qui s’exprime.

Alors que pour La Soufrière l’image est relativement mauvaise – reportage de terrain, le but est bien de « faire de l’info » et non pas de « faire du beau », Leçons sur les ténèbres semble également être une « leçon sur l’esthétisme ». Impressionnant, ce qui nous est montré apparaît irréaliste – surréaliste ! – et il est difficile d’imaginer l’existence effective de tels paysages. Wagner est appelé en renfort pour appuyer cette dimension grandiose et… on reste scotché ! Alors que le paysage est celui de la désolation, on se retrouve en totale admiration. Difficile alors, il est vrai, fasciné que l’on est par ce à quoi on assiste, de se replacer dans le contexte : celui des lendemains de la première guerre d’Irak.

On redescend un peu sur terre lorsque nous sont montrés des instruments de torture retrouvés, mais ce n’est pas vraiment (on en a un peu honte) ce qui reste dans les esprits, tant on est assailli, à côté de cela, par des images pour le moins impressionnantes.

Il y a très peu de paroles, d’intervenants. Seuls deux témoignages pour ce documentaire : une femme qui a vu ses deux fils torturés sous ses yeux et en a perdu la parole, et une autre mère dont le fils, depuis les évènements, ne veut, lui non plus, plus prononcer un mot. Après s’être fait écraser la tête au sol par un soldat, il a lui-même affirmé, nous dit sa mère : « Je ne veux pas apprendre à parler ! »… et s’est tu. Alors qu’il est justement question de « silence » dans ces entretiens… On y retourne rapidement avec, de nouveau, les images du paysage.

La qualité esthétique de Leçons sur les ténèbres nous fait parfois nous demander si l’on se trouve bien en présence d’un documentaire, si c’est bien d’un paysage « d’après guerre » dont il s’agit. Si la vue des instruments de torture et les témoignages viennent – dans une petite mesure – battre le rappel,  c’est pourtant bien le paysage qui est privilégié. La vision de ce dernier nous plongeant dans ce qui paraît être, à certains moment, un film de science-fiction.

A la puissance du feu allumé par les Irakiens, mais également par les pompiers eux-mêmes, parfois, vient s’opposer la puissance de l’eau. L’opposition des deux éléments est intéressante ; en lutte l’un contre l’autre et pourtant tous deux, ici, nés de l’homme. Cette situation interpelle (par ce qu’elle porte de contradictions) et amène – comme beaucoup (et de plus en plus ?) de choses – à s’interroger sur l’action humaine.

Pétrole, feu, eau, fumée, sont présents d’un bout à l’autre et c’est de ceux-ci, notamment, que Leçons sur les ténèbres tire son esthétisme. Le pétrole envahit tout, formant de véritables lacs, rivières… Reflétant le ciel, il trompe l’œil et se fait passer pour de l’eau. Le feu jaillit, l’eau également, la fumée englobe tout. Le ciel bleu entre en contraste avec les nuages sombres, et la nuit avec les flammes. Impressionné, bouleversé… davantage, il faut l’avouer, par les images en elles-mêmes que par ce qu’elles portent de signification.

La Soufrière et Leçons sur les ténèbres montrent bien, chacun à leur façon, la désolation des paysages, le néant, la solitude, le silence…

Entre enfances solitaires et solidaires

Ce qu’il ressort de ces trois films ? L’exclusion, la solitude… Des images nécessaires, sans concessions, qui viennent vous toucher profondément et, si ce n’est changer votre regard, vous empêchent de ressortir indifférent.

Si Personne ne veut jouer avec moi aborde le thème de l’exclusion de façon plutôt légère (un petit garçon est mis à l’écart par les autres enfants de sa classe, on apprend par la suite les conditions difficiles dans lesquelles il vit, devant se débrouiller tout seul chez lui), Futur handicapé – de par son sujet en premier lieu – est beaucoup plus profond, sans être pourtant pesant.

Aucune concession n’est faite, on ne cherche pas à « cacher » le handicap au spectateur et c’est bien ce qui fait la force de Futur handicapé. On s’attache à ces enfants et si, il faut l’avouer, la première vision d’un enfant sans bras peut laisser sans voix, créer un petit sentiment de gène, la proximité vient rapidement changer le regard porté. Herzog opère une confrontation nécessaire, à la fois pour l’acceptation mais aussi la compréhension de l’autre. Voir les enfants à l’école est particulièrement touchant, et voir de quelle façon ils se représentent lorsqu’il leur est demandé de faire leur autoportrait est assez bouleversant. Il est difficile de voir cette mère dire devant son enfant qu’elle ne veut pas sortir avec lui, que cela l’angoisse, car elle craint le regard des autres ou leurs réflexions. On souffre, on est ému et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger : « Mince, comment est-ce que moi je regarde, dans la rue, une personne handicapée ? Est-ce que, sans même m’en rendre compte, je n’ai pas déjà lancé ce type de regard appuyé ? ».

A la question des « structures », Herzog apporte une réponse en filmant aux Etats-Unis, où le handicap se trouve davantage pris en compte. Si cet épisode n’est pas dénué d’intérêt – et que ce passage semble nécessaire en ce que ce film a aussi pour but d’améliorer les conditions de vie des personnes handicapées, ce n’est pas ce qui marque le plus.
Futur handicapé interpelle, informe sur un problème effectif (tourné en 1971, on le trouve pourtant d’actualité, ce qui ne peut qu’amener à s’interroger d’autant plus), qui est celui de l’intégration de ces enfants handicapés, de leur avenir sans la société.

Les médecins volants d’Afrique de l’Est ne fait, lui non plus, aucune concession. Ce film présente ces régions d’intervention qui sont les plus délaissées, celles où les colons ne se rendent pas, laissant les populations démunies face aux maladies.

Dès le début, ce sont des plaies ouvertes qui sont offertes à nos yeux, des organes sortis de corps de bébés, des corps traversés par des lances… Si le « choc » de l’image est assez violent, cela apparaît comme un « mal nécessaire », et ce d’autant plus qu’Herzog ne s’attarde pas outre mesure là-dessus. Il veut montrer, il montre, et passe à autre chose. Ainsi, la suite prend une tournure plus légère, tout du moins dans les images. Il est question d’éducation, de différences de culture… thèmes on ne peut plus importants. Il est intéressant et surprenant de voir ces Massaï qui, sans que l’on sache pourquoi, craignent de monter des marches et, lorsqu’ils se décident, le font avec difficulté, eux qui sont pourtant des acrobates de premier ordre. Il est intéressant également de voir des populations incapables de reconnaître, entre différentes images, celle représentant un œil en gros plan… Non pas que les personnes interrogées soient stupides mais, simplement, leur vision des choses apparaît pour nous radicalement « différente ». Là encore, Herzog interpelle, veut faire prendre conscience au spectateur de la situation dans ces régions, mais lui demande également de s’interroger sur sa propre vision du monde.

Herzog, avec ces trois films, aborde des sujets nécessaires, douloureux, sans jamais – et ce, même en ne faisant aucune concession dans ce qui est montré – tomber dans le pesant ou l’accablant (ce qui apparaît pourtant aisé avec des thèmes aussi lourds). Il offre un regard complet, amoureux, passionné… engagé, également. Le but n’est pas de seulement « montrer », mais bien de sensibiliser, d’attirer l’attention sur ce qui doit être non pas forcément plus connu, mais surtout moins ignoré. Alors que ces trois films datent du début des années 70, leur actualité est frappante. Enfances présente ainsi des enfances touchantes, meurtries ; la mise à l’écart de celui qui est différent… Même si les sujets abordés ne nous sont pas inconnus, la façon dont ils se trouvent présentés demeure marquante… On n’en sort pas indifférent, et c’est bien là la preuve du talent de Werner Herzog.

Une seule chose reste à dire : Merci au centre Pompidou pour cette rétrospective!

Paysages en souffrance :
La Soufrière (1977 / 31’)
Leçons de ténèbres (1992 / 52’)

Enfances :
Personne ne veut jouer avec moi (1976 / 14’)
Futur handicapé (1971 / 43’)
Les médecins volants d’Afrique de l’Est (1969 / 45’)


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