Un soir au club

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Pour son premier long métrage, Jean Achache s’attaque au livre jazzy, mélancolique et stylé de Christian Gailly, « Un soir au club ». Belle tentative, mais on est loin de la « blue note », néanmoins…

Comment filmer la musique, comment la voir au fond ? Singulièrement le jazz, ses volutes cérébrales et sensuelles à la fois, ses gouffres et ses extases ? Tant d’images s’attachent désormais à ces notes bleues indicibles, ces déséquilibres gracieux, noctambules et graves… Et, du coup, tant de clichés les parasitent, les affadissent, les abiment. Mais tant d’hommages, encore, à piocher du côté d’Otto Preminger, Robert Aldrich, John Cassavetes, Clint Eastwood ou encore Louis Malle, pour ne citer que les plus fameux ou les plus audacieux…

Jean Achache, qui vient des univers contrastés du documentaire et du clip (Rita Mitsouko, Patrick Bruel…), a choisi d’adapter au plus près, pour son premier long métrage de fiction, Un soir au club, fameux roman de Christian Gailly. Celui-là même qui, récompensé par le prix du Livre Inter en 2002, fut salué pour l’accomplissement musical de son écriture, son charme syncopé, sa douceur triste et enveloppante. On comprend son entêtement : Alain Resnais s’est également laissé prendre par les hésitations majestueuses de Gailly, composant la belle partition de ses Herbes folles à partir d’un autre de ses romans. C’est dire si cet auteur irréductiblement « jazzy » a quelques ressources en matière de sortilèges !

N’est pas sorcier qui veut pour autant. Non pas qu’Achache s’égare en terme de représentation. Précisément, c’est là que le cinéaste est le plus convaincant, offrant des plages lentes, longues, profondes à la musique, comme pour mieux en capter l’essence obsessionnelle. Ses scènes d’impro et de concert dans le fameux club, nimbées de clair-obscur, sont d’autant plus attachantes que les morceaux de Michel Benita – le compositeur du film – ont la bonne idée d’être intelligibles, référencés sans être fermés sur eux-mêmes. Parfaitement raccords avec l’enjeu du livre et du film en fait : être dans le fantasme. Jusque là tout va bien, la musique étant clairement le quatrième personnage de cette variation ternaire. Dans tous les sens du terme.

Et les autres alors ? Justement, on y vient. Voici Simon, quadra fragile, ancien pianiste talentueux reconverti en père de famille : ce soir-là, à Brest, au beau milieu de ce port industriel – donc de nulle part –, le club, l’alcool, le jazz le happent à nouveau, figeant ses doutes en un présent artificiel mais réconfortant. Thierry Hancisse lui donne sa force défaite, ce rien d’adolescence fanée dans ses regards, ses hésitations, ses lâchetés. Il est très bien. Et puis, il y a Debbie, la propriétaire du club, la voix de cette musique lancinante et vénéneuse. Le fantasme de l’histoire. Elise Caron est peut-être un peu trop froide et réservée, mais elle exhale aussi joliment cette tristesse diffuse, étrange, décalée au fond. Enfin, il y a Suzanne, la femme de Simon, qui, sans un mot, pressent et sait dans quelle tragédie ce retour de flamme, cette fugue jazzy va les entraîner. Dense, forte, Marilyne Canto est évidente.

Le hic, c’est que la partition qu’on leur donne à jouer, elle, est insuffisante. Ténue. Comme l’est en effet, si l’on s’en tient au premier degré, le récit de Christian Gailly. Mais l’écrivain a su jouer, en vrai jazzman, de cette apparente inconsistance pour mieux y loger la profondeur de sa mélancolie, improvisant, brodant, articulant et désarticulant à l’infini chaque note de ce thème poignant. Achache, lui, parce qu’il est trop littéral, peut-être trop appliqué, fonce tout droit, souvent, dans le cliché. Certains dialogues, pauvres, attendus, prêtent à sourire, rompant maladroitement le semblant de grâce qui s’était installé. Dès lors, on s’extrait de la mélopée, anticipant par avance les ultimes rebondissements de ces destins forcément broyés. Agaçant : ici, l’ironie – celle du spectateur en tout cas – s’apparente au mieux à la fausse note, voire au couac. Se souvenir, toujours, que si le jazz cherche la liberté à travers ses chemins de traverse, c’est en se plaçant du côté de la fusion. Sûrement pas du détachement… Qui s’y frotte s’y brûle. Le film de Jean Achache, jamais, n’atteint cette force de combustion.

Titre original : Un soir au club

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Durée : 90 mn


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