Un Monstre à mille têtes

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Si Joseph K. avait eu un revolver…

Rodrigo Pla est surtout connu en France pour son premier long métrage, La Zona, propriété privée (2007), dans lequel des habitants d’une résidence aisée se lançaient dans une chasse à l’homme suite à un dramatique cambriolage perpétré par une bande d’adolescents venus d’un quartier pauvre. Avec Un Monstre à mille têtes, le réalisateur poursuit sa collaboration avec sa scénariste Laura Santullo (qui est également sa femme), ainsi que son exploration d’un genre qu’il est maintenant convenu d’appeler le thriller social mais dirige cette fois ses pas vers le domaine de la santé, si ce n’est vers la bureaucratie dans son ensemble. L’hydre du titre c’est elle, et non pas quelque créature fantasmagorique qui hante contes et romans de chevalerie ; et son pouvoir de nuisance est, lui, bien réel.

Le mari de Sonia est très malade mais le seul traitement qui pourrait peut-être, sinon le sauver, du moins lui faire gagner un peu de temps, coûte très cher. Et le médecin coordonnateur juge que la mutuelle ne peut pas le prendre en charge. Incapable de prendre ce « non » pour toute réponse, Sonia décide alors d’aller défendre sa cause dans les bureaux auprès des supposés responsables, dossier et revolver à l’appui, pour obtenir la signature tant désirée. Mais face à un monstre à mille têtes, comment savoir quelle main détient ce pouvoir décisionnaire ?

 

Ce Monstre à mille têtes est un film aux mille cadres. Dès les premières images, la démultiplication des portes, des fenêtres, des sas, bloquent le regard et renvoient hors-champ ce qui se trouve pourtant dans le cadre. Une manière, qui n’est jamais un maniérisme, de venir signifier le piège qui se referme sur Sonia, ainsi qu’un système labyrinthiques dont chaque coin et recoin vient entraver un peu plus les personnages comme autant d’obstacles dans leur quête. Une forme loin donc de n’être que du formalisme puisque ce qui est montré / divulgué, que ce soit dans le cadre même ou grâce à des aller-retours temporels, entraîne également une pluralité de points de vue. Pluralité que l’on retrouve reprise par les voix off des témoins du procès intenté à Sonia, que l’on entend en hors-champ. Bien que le spectateur entre dans cette histoire aux côtés de cette mère de famille, il n’y est pas pour autant question d’un film en FPS (First Person Shooter) car le regard circule sans que jamais ce parti-pris ne prétende à l’objectivité totale. Une objectivité qui n’est d’ailleurs pas le propos du cinéma si l’on en croit le réalisateur, qui délègue la réalité brute aux caméras de surveillance, au pragmatisme froid. Rodrigo Pla montre peut-être qu’une chose n’est jamais accessible d’un seul coup d’oeil, et qu’une situation n’est appréhendable que par morceaux, à l’image de ce monstre aux mille têtes et donc aux mille visages mais sans cerveau. Et donc sans chef tout-puissant, ce qui dissout la responsabilité des êtres humains dans un système global et inhumain.

De là toute impossibilité de poser les personnages en victimes absolues ou en inflexibles bourreaux, réflexe récurrent et pourtant trop simple et quelque part par trop réconfortant. Pas plus que la partialité, le dolorisme n’est au rendez-vous. La famille de Sonia a les moyens de payer une mutuelle, le scénario ne s’interdit pas des touches d’humour (souvent noir, certes) et le réalisateur n’hésite pas à montrer son héroïne sous un angle qui ne lui est pas favorable – signe que, pour lui, la fin ne justifierait pas les moyens. Sonia n’en peut plus de subir et d’attendre au téléphone, de patienter dans une salle d’attente ou de rester immobile au chevet d’un agonisant. Sa frustration est totale, et dans l’impossibilité de faire face à la mort prochaine d’un mari qu’elle se refuse à écouter quand il lui dit qu’il est fatigué, elle se jette dans une fuite en avant et mue sa tristesse en haine sans qu’elle ne parvienne à assouvir l’une ou l’autre. Elle ne se bat plus que pour se battre, son combat n’a plus d’objet puisque son mari disparaît vite du champ,ce dont elle ne se rend même plus compte, tout occupée qu’elle est à sa quête de justice. Sonia partage le même aveuglement que Don Quichotte, lancé à la poursuite de prétendus géants, qui ne sont en réalité que des moulins à vent. Mais son acolyte est autrement plus dramatique que Sancho Panza puisque c’est son propre fils qu’elle a entraîné avec elle, quitte à le mettre en danger, quand elle n’oublie pas jusqu’à sa présence.
Resserré sur 1h14, Un Monstre à mille têtes tient en haleine et fait ressentir toute l’absurdité d’un système qui ne se comprend même pas lui-même.

Titre original : Un Monstruo de Mil Cabezas

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Durée : 75 mn


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