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Tsui Hark, Ringo Lam, Johnnie To : le brelan d´as de Triangle

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Retour sur les films et la carrière de trois cinéastes hongkongais d´exception, réunis le temps d´un film, Triangle.

Ils ont fait, et font encore les beaux jours de tous les amateurs de cinéma asiatique. Enfants des fifties, cinéastes frondeurs et novateurs, Tsui Hark, Johnnie To et Ringo Lam sont des metteurs en scène d’exception, et également des amis de longue date.

C’est dans les studios de télévision où ils font chacun leur apprentissage que les trois futurs réalisateurs se rencontrent. Acteur, assistant de production, assistant réalisateur, les années 70 seront pour eux synonymes de tâtonnements, avant une décennie pleine de promesses. Le plus âgé des trois, Tsui Hark, se fera remarquer dès 1980 avec une série de films brutaux et sans concession, Butterfly Murders, Histoires de cannibales et surtout L’enfer des armes. Son troisième film, un échec sans appel, est un brûlot nihiliste charcuté par la censure, qu’on peut presque comparer à Orange mécanique.

Aussi ambitieux que versatile, Tsui Hark ne souhaite pas s’enfermer dans la case du cinéaste maudit avant l’heure. Si on l’a souvent comparé à un « Steven Spielberg chinois », Hark rappelle plus le mogul Darryl Zanuck. Touche-à-tout de génie, il réalise le spectaculaire mais désormais daté Zu, les guerriers de la montagne magique, avant de créer sa propre société de production, la Film Workshop, en 1986. Désormais producteur, scénariste et metteur en scène, il va attirer vers lui les plus grands talents de la colonie, de John Woo à Ching Siu-Tung.

Il était une fois les années 80…

Au même moment, Ringo Lam, après quelques comédies sans intérêt, trouve son style avec sa « trilogie enflammée » : Prison on fire, School on fire et surtout City on fire avec Chow Yun-Fat, dont l’intrigue servira à Tarantino pour Reservoir Dogs. Ringo Lam, qui est un peu le pendant obscur d’un John Woo, va dès lors enchaîner les productions d’intérêt varié, entre remake de Witness (Wild search) et films d’action complètement bis (Full contact). Chantre du mauvais goût, des pulsions morbides, du « unhappy end », le cinéaste a un univers bien à part, proche d’ailleurs des premiers Tsui Hark et des fumetti italiens. Un monde un brin trop décalé peut-être, qui l’écarte d’un succès après lequel il ne court pas vraiment.

A l’inverse, Tsui Hark, lui, enchaîne les grosses productions dans lesquelles il laisse éclater son goût immodéré de la comédie musicale, du burlesque muet, des grandes héroïnes romantiques et du cinémascope châtoyant : Il était une fois en Chine, The Lovers, L’auberge du dragon, Shangaï Blues… Expérimentateur fou pour qui la somme d’idées dans un film est plus importante que sa cohérence globale, Tsui Hark fait connaître Johnnie To, coincé lui aussi dans la comédie. Via The big heat, film policier outrancièrement sanglant tourné pour la Film Workshop, Johnnie To s’émancipe, connaît à son tour ses premiers succès. La comédie romantique All about Ah-Long lui assure un avenir, qu’il modèle suivant l’exemple de son ami producteur.

Hong-Kong retrocession blues

La décennie suivante sera marquée par l’exil, l’échec, mais aussi par plusieurs coups d’éclats. Hollywood attire Ringo Lam et Tsui Hark, qui s’y fourvoient le temps de quelques films bancals avec Jean-Claude Van Damme. C’est pour mieux revenir, peut-être : avec le très « mannien » Full Alert (qu’on a souvent comparé à Heat) et The Blade (un film de chevalerie qui digère les influences du cinéma russe, des outrances graphiques typiquement japonaises, et la nervosité narrative d’un Godard !), les deux cinéastes réalisent respectivement ce qui restera comme leur meilleur film, du moins les plus complets.

Fragilisé par plusieurs échecs (le sous-estimé Time & Tide notamment), Tsui Hark a tenté de reprendre la recette de son grand succès, la saga des Il était une fois en Chine. Las, Seven Swords, film d’aventures en forme d’hommage évident à Kurosawa, l’une de ses grandes influences, ne convainc pas. Ringo Lam poursuit lui sa carrière en pointillé, réalisant coup sur coup deux films avec Van Damme (Replicant et In hell), bien loin malgré leurs qualités de l’étrange noirceur de ses oeuvres hongkongaises.

Johnnie To… le nouveau Tsui Hark ?

Fort de plusieurs succès commerciaux, Johnnie To est devenu durant ce temps le directeur de sa propre société de production, Milkyway Images. Resté à Hong-Kong durant la rétrocession de 1997, il est celui qui a finalement le plus profité du passage dans le giron chinois. L’originalité et la maîtrise affichée dans la mise en scène de ses multiples polars, The mission, PTU et dernièrement, Election 1 & 2 et Exilé, l’ont rendu aussi incontournable sur la scène internationale que Tsui Hark dans les années 90.

Pas étonnant alors que l’on retienne surtout de Triangle, cadavre exquis où les trois amis se sont partagés la caméra, l’apport de Johnnie To. Son cinéma, où s’enchevêtrent les figures de style héroïques (ralentis et autres ballets sanglants…), le grotesque, au sens premier du terme, la jouissance opératique et une incomparable mélancolie, est sans doute le plus en phase avec son temps. Son prochain long-métrage, Mad Détective, est d’ailleurs attendu de pied ferme.


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