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Trishna

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Pari séduisant sur le papier, cette transposition de « Tess » dans l´Inde contemporaine pâtit de sa froideur et de sa superficialité.

Trishna débute sur de superbes cartes postales, photographies crépusculaires de l’Inde multimillénaire, succession de plans fixes et minéraux ; puis bascule parmi une bande de copains, fils de riches en vadrouille. L’un d’eux s’appelle Ray. Un jeune homme souriant, séduisant, mais comme rongé par une insatisfaction secrète. Et dont la destinée ne tardera pas à croiser celle de Trishna, belle jeune fille issue d’une famille pauvre. Leur histoire d’amour, toutefois, ne ressemblera guère à un conte de fées.

Comme ses personnages, Trishna est un film qui avance masqué. Le nouvel opus de l’insaisissable Michael Winterbottom, auteur de The Trip en 2011, additionne moins les sources d’inspiration qu’il ne les soustrait. Première fausse piste : l’influence bollywoodienne, suggérée par certains extraits bigarrés. Une telle affiliation se trouve aussitôt démentie par la cruauté du scénario et le ton relativement froid du cinéaste.

Même ambiguïté vis-à-vis de l’influence littéraire revendiquée par le générique : Tess D’Urberville de Thomas Hardy. Soit une histoire de femme abusée, rejetée et finalement criminelle, translatée de l’Angleterre du XIXème siècle vers le cadre chamarré tour à tour somptueux et misérable de l’Inde contemporaine. Or le scénario de Trishna se démarque de l’œuvre de Thomas Hardy autant que de l’adaptation lumineuse que Roman Polanski signa en 1979. Avant tout en renonçant à la structure du triangle amoureux : Trishna n’est pas déchirée entre deux prétendants, un aristocrate sournois qui abuserait d’elle et un jeune roturier velléitaire dont elle tomberait amoureuse. Ici, un seul protagoniste, Ray, fusionne ces deux hommes, ce qui rend fatalement son personnage plus complexe, au point de le faire paraître de plus en plus artificiel.

 


L’énigme d’un visage et d’un film

Quant à Trishna, à laquelle Freida Pinto prête ses traits angéliques, elle devient le pôle magnétique du film dès lors qu’elle entre en scène. La caméra semble acharnée à percer l’énigme de son masque inexpressif, de sa soumission apparemment absolue aux injustices des hommes. À mesure que le récit avance au rythme lancinant des valses de Shigeru Umebayashi (In the Mood for Love), un soupçon étreint le spectateur : si cette jeune femme s’avère à ce point passive et fuyante, c’est peut-être qu’elle n’est, au fond, qu’un bloc de terreur pure trop longtemps réfrénée. La musique, telle une marche funèbre fallacieusement ponctuée d’accents romantiques, scanderait alors la progression invisible d’un destin cruel, trop monstrueux pour être montré frontalement – sauf dans les dernières minutes du film, où Winterbottom ose enfin exhiber les corps, leur sensualité, la violence. Dommage que ces saillies surviennent si tard, d’autant que c’est dans une telle crudité que résidait le seul intérêt de Nine Songs (2003), du même réalisateur.

Avant d’arriver à cette conclusion dissonante par rapport au reste du film, Winterbottom ne semble pas prendre la mesure des fascinants abîmes ouverts par le personnage de Trishna : c’est qu’il va trop vite, ne s’attarde sur presque aucune scène, ne creuse aucune image. Nul indice ne permet de pister les origines de la terreur muette de la jeune femme. Pire : aucun désir en ce sens n’est suscité chez le spectateur. Le film s’écoule platement, affecte une certaine distinction formelle pour mieux cacher son artificialité. Si bien que la belle idée finale de figer l’image tout en laissant se poursuivre les bruits d’un monde indifférent aux souffrances de la jeune femme manque le coche émotionnel. Film au bout du compte impuissant, creux sous ses séduisantes références, Trishna gagnait bien à s’avancer masqué.  

Titre original : Trishna

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Durée : 108 mn


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