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Shah Rukh Kahn : le paradoxe bollywodien

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Le « King de Bollywood » est à l´affiche de « My Name is Khan » de Karan Johar. Mais qui est-il ? Portrait du comédien Shah Rukh Kahn qui a conquis Bollywood sans avoir tout pour lui.

« Une star musulmane dans un pays à prédominance hindoue ». La description est d’Anupama Chopra, auteur de sa biographie intitulée King of Bollywood, Shah Rukh Khan and The Seductive World of Cinema (2007). Ce n’est pas le seul paradoxe, car les relations entre les deux communautés en Inde sont tendues, qu’inspire Shah Rukh Khan, alias SRK. L’Occident l’a découvert en 2003, à Cannes, avec Devdas (2002) de Sanjay Leela Bhansali et (re)découvrira le 26 mai sur les écrans français dans le long métrage de Karan Johar, My Name is Khan. Mais chez lui, sur ses terres indiennes, il est bien, depuis ces dix dernières années le "King Khan". Si SRK se plaît à dire qu’il n’est rien de tout cela, Shahrukh, qu’il préfère voir prononcer Shah Rukh signifie pourtant "la face du roi". Et la star bollywoodienne, plus adulée que ses alter ego d’Hollywood, n’a aucun problème avec sa célébrité. « Je ne veux pas avoir une vie normale », avoue-t-il. « J’en mourrais si les gens ne me reconnaissaient pas. (…) C’est pour cela que je travaille. » Et ses millions de fans à travers le monde, et surtout en Inde, le lui rendent bien. Ce besoin d’amour est celui de l’orphelin, avance-t-il. Son père meurt alors qu’il n’a que 15 ans et sa mère, quelques années plus tard. Ce drame familial (sa sœur en fera une dépression), semble être fondateur de sa carrière et de son hyperactivité. Il est acteur, présentateur et producteur. « J’étais très attaché à mes parents », admet-il. Jouer, « être quelqu’un d’autre » est le seul moyen qu’il ait trouvé, selon lui, pour combattre la tristesse, qui ne le quitte jamais, et éviter la dépression.
Dépourvu donc à Bollywood, où le cinéma est une affaire que l’on se transmet à l’instar d’un héritage familial, il jouit cependant depuis les années 90 d’une stature comparable à celle qu’a eue Amitabh Bachchan. SRK partage avec son idole, qu’il imitait quand il était plus jeune, le Filmfare Power Award reçu en 2004 et 2005. La presse indienne fait souvent écho de tension entre les deux hommes, toujours démentie lors de leurs apparitions publiques. Peu importe, le second marche dans les pas du premier. Bachnan a été le premier comédien indien à posséder une copie de cire au musée Madame Tussauds à Londres, avant que son benjamin n’y fasse son entrée en 2007. Tout comme SRK a succédé à son aîné à la présentation de la version indienne de "Qui veut gagner des millions ?", les deux hommes se sont retrouvés au générique de grands succès indiens comme Mohabbatein (2000) et La Famille indienne (2001). A Paris, le musée Grévin a accueilli SRK en 2008.

Shah Rukh Khan est né le 2 novembre 1965 à New Delhi de parents musulmans, tous deux hommes de loi. Il y fait de brillantes études de communication et d’économie tout en prenant des cours d’art dramatique au sein du Theater Action Group (TAG) dirigé par le britannique Barry John. La disparition de sa mère est l’une des raisons qui le pousse à quitter sa ville natale pour Bombay, la capitale du cinéma. SRK écume les plateaux de télévision et fait ses débuts en 1988 dans la série Fauji. On le retrouve également dans un autre succès du petit écran, Circus (1999).

Le cinéma lui ouvre les bras avec Deewana (1992) de Raj Kanwar. Il obtient pour ce film le Filmfare Award du Meilleur espoir en 1993 (Les Filmfare Awards, sorte de César indiens, sont décernés par le Times group, le plus important conglomérat de presse indienne). La même année, on le voit dans Raju Ban Gaya Gentleman, un film d’Aziz Mirza (1992), qui deviendra l’un des associés au sein de la société de production Dreamz Unlimited fondée en 1999. Mais la célébrité vient avec les rôles de « méchants » (psychopathes) qu’il endosse plus tard dans Darr de Yash Chopra où il donne la réplique à Juhi Chawla qui le rejoindra aussi dans l’aventure Dreamz Unlimited, et Baazigar des frères Abbas et Mustan Burmawalla, connus sous le nom collectif Abbas-Mustan. Dans ce dernier film, il a pour partenaire Kajol. Leur duo deviendra mythique au fil des ans. Shah Rukh Kahn aurait déclaré à propos de l’actrice : « Si je n’avais pas rencontré Gauri (son épouse) et Kajol, Ajay (Devgan), qui sait ce qu’il serait arrivé ».

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Il obtient pour Baazigar son premier Filmfare Award du Meilleur acteur. SRK et Kajol se retrouvent pour Dilwale Dulhania Le Jayenge (DDLJ) d’Aditya Chopra. En plus de son succès populaire, une douzaine de récompenses accueille ce film dont ceux des Filmfare Awards du Meilleur acteur et de la Meilleure actrice pour les rôles principaux. Le film d’Aditya Chopra raconte les tribulations amoureuses de Raj (Shah Rukh Khan) et de Simran (Kajol). Les deux jeunes gens tombent amoureux mais la jeune femme est déjà promise à un autre. Chopra montre une diaspora indienne, vivant notamment à Londres, qui tient à préserver ses valeurs traditionnelles. En 2007, le film a fêté ses 600 semaines d’exploitation. Quinze ans après sortie, il fait toujours salle comble.
 
Les comédies romantiques réussissent incontestablement à Shah Rukh Khan qui affirme que « personnellement, il ne verrait aucun (de ceux) dans lesquels il a joué ». Une autre contradiction du personnage : ces partitions-là ont pourtant assis sa notoriété faisant de lui le gendre et le mari idéal. Dans tous les cas, le public est au rendez-vous notamment quand il donne la réplique à Kajol. Kuch Kuch Hota Hai (1998) de Karan Johar et sa quinzaine de récompenses en témoigne. C’est la première fois que le trio Khan, Johar et Kajol est réuni. En 1998, Yash Chopra, ne le sait, pas encore mais il va lui offrir son troisième Filmfare Award du Meilleur acteur grâce à Dil To Pagal Hai (1997). Dans les années 2000, Shah Rukh Kahn tourne de nouveau avec Aditya Chopra dans Mohabbatein (2000), dans le film épique Asoka (2001) qu’il produit par le biais de Dreamz Unlimited, dans Devdas (2002) présenté au Festival de Cannes et qui représentera l’Inde aux Oscars. Il interprète, aux côtés d’Aishwarya Rai, un amoureux transi qui sombre dans l’alcoolisme. Kabhi Khushi Kabhie Gham (Une Famille indienne) (2001) de Karan Johar, une autre réussite internationale, est l’occasion de reformer le trio Khan, Johar et Kajol.

Mais SRK joue dans tous les registres. A ses personnages de Kal Ho Naa Ho (New York Masala, 2003), un homme condamné par la maladie, Chalte Chalte d’Aziz Mirza (2003), un époux tourmenté, dernière production de Dreamz Unlimited qui sera dissoute en 2004, succèdent d’autres plus engagés. C’est le cas du scientifique qu’il incarne dans Swades (2004) d’Ashutosh Gowariker. Ce dernier, formé aux Etats-Unis, revient dans son pays mettre son expertise au service de ses concitoyens. L’atmosphère est aussi très politique dans le Veer-Zaar de Yash Chopra (2004). L’année suivante est tout aussi riche pour Shah Rukh Kahn : Paheli d’Amol Paleka (2005), le premier film produit par Red Chillies Entertainment, la nouvelle maison de production de SRK et de sa femme Gauri, sort. Mais ce ne sera pas une réussite pour la fiction pressentie pour représenter l’Inde aux Oscars en 2006. La romance, sur fond d’infidélité, est de retour dans Kabhi Alvida Na Kehna (2006). La même année, le King apparaît dans le film d’action Don (2006) dont le second volet est en projet. Shah Rukh Kahn retrouve Aditya Chopra dans Rab Ne Bana Di Jodi (2008), après le succès du film Om Shanti Om (2007) de la célèbre chorégraphe de Bollywood, Farah Khan – une amie (il a produit son premier film Main Hoon Na (2004) – dont il est aussi le producteur, et de Chak De ! India (2007) de Shimit Amin où il entraîne une équipe féminine de hockey et pour lequel il reçoit un autre Filmfare du Meilleur acteur. Au cours de l’année 2009, SRK apparaît dans une nouvelle production de Red Chillies Entertainment, Billu de Priyadarshan. Au total, Shah Rukh Kahn a reçu huit fois le Filmfare Award du Meilleur acteur (en 1994, en 1996 pour DDLJ, en 1998 pour Dil To Pagal Hai, en 2003 pour Devdas, en 2005 pour Swades et en 2008 pour Chak De ! India).

 
Pour réussir à Bollywood, SRK n’a ni misé sur le physique ni la danse qu’il reconnaît n’être pas son point fort. Le comédien s’est construit une carrière sur laquelle il se dit « concentré », même s’il reconnaît avoir fait des mauvais choix. A sa décharge, il plaide la bonne foi : « 40% », selon lui, de sa filmographie serait satisfaisante. D’autant plus que l’homme préfère faire des erreurs. « Si on veut avoir de la magie et un peu de folie en tant qu’acteur, vous devez accepter de vous tromper », c’est peut-être là le secret de Shah Rukh Kahn qui préfère la spontanéité à la méthode. Il se nourrit littéralement de son entourage qu’il observe. « C’est mon travail », confie SRK qui affirme être capable d’imiter n’importe qui en « trois jours ». L’acteur s’estime lui-même « maniéré » même si cela peut parfois servir un rôle. A la fin d’un tournage, son rituel pour se débarrasser d’un personnage : une longue douche. De relaxation, l’homme en a besoin et est devenu accro aux jeux vidéos. Gros fumeur, même s’il prétend qu’il peut arrêter quand il le souhaite, Shah Rukh Kahn prend soin de son dos qui le fait souffrir (il a subi une opération). Le comédien, croyant mais pas pratiquant, est philosophe à cet épisode de sa vie. Ce sera une sorte de rééquilibrage, voire d’expiation. Equilibre, c’est aussi la quête de son dernier long métrage. Le comédien indien espère que son film aidera « le monde à avancer vers la raison ».

Acte de foi. Mais My Name is Khan, dans lequel SRK est encore le partenaire de Kajol, en dehors du titre rappelle un peu la vie de son interprète masculin. Un homme qui fait fi des préjugés qui entourent sa religion, l’Islam, pour vivre pleinement sa vie. Rizvan Khan, alias Shah Rukh Kahn, épouse une jeune femme hindoue. Ce choix, SRK l’a aussi fait dans la vraie vie en épousant Gauri en 1991. Ils se sont rencontrés respectivement, à 18 et 14 ans, et ont aujourd’hui deux enfants. Autre point commun : le héros de My name is Khan arpente les Etats-Unis à la suite des événements du 11-Septembre pour rencontrer le Président des Etats-Unis et dénoncer la discrimination dont souffrent les musulmans. Le 14 août 2009, la fiction a rejoint la réalité. Shah Rukh Kahn, alors qu’il devait assister aux cérémonies marquant l’indépendance de l’Inde aux Etats-Unis, est arrêté et interrogé pendant deux heures à l’aéroport de Newark, dans le New Jersey. A l’origine de cet incident qui a ébranlé l’Inde : son patronyme musulman d’après l’acteur.
Dans la vraie vie, SRK a entamé sa conquête de l’Amérique, même s’il pense que Spielberg ne viendra pas lui offrir un rôle. A l’image de Bollywood qui a, semble-t-il, les yeux rivés vers Hollywood si l’on se fie aux rumeurs qui circulent dans l’industrie cinématographique. La sortie de Kites d’Anurag Basu, avec une autre star de Bollywood, Hrithik Roshan (vu dans La Famille indienne et Jodhaa Akbar d’Ashutosh Gowariker, aux côtés d’Aishwarya Rai), le 21 mai aux Etats-Unis et en Espagne, en est une illustration.

Shah Rukh Kahn et son fidèle ami Karan Johar ont décidé d’aller à l’assaut du Nouveau Monde. Distribué par la Fox, le film se veut résolument tourné vers le monde, en s’éloignant quelque peu des codes du cinéma indien. Et SRK est d’une certaine manière au sommet de son art dans sa composition d’un héros autiste, mais valeureux. Le "King of Bollywood" a tout fait, ou presque, chez lui et il est du genre à vouloir relever le défi hollywoodien. SRK devrait bientôt, dit-on, donner la réplique à Leonardo DiCaprio. En attendant, son actualité la plus immédiate est la sortie prévue pour l’été 2010 de la version animée de Kuch Kuch Hota Hai, Koochie Koochie Hota Hai de Tarun Mansukhani. Shah Rukh Kahn prête sa voix au principal personnage masculin, Rocky, qui donnera bien évidemment la réplique à l’avatar cinématographique de Kajol.


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