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Retour sur le Festival Kinotayo 2008

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La troisième édition du « Festival du film japonais contemporain à l´ère du numérique » s´est déroulée du 17 au 28 novembre à Paris et dans certaines villes de province. Nous y étions et avons retenu dix films, tous représentatifs du renouveau du cinéma japonais.

Conçu pour développer la connaissance du cinéma japonais auprès du public français, le Festival Kinotayo, pour la troisième année consécutive, a incontestablement bien rempli son rôle. Particulièrement éclectique, la programmation recouvrait un vaste panel de genres cinématographiques différents et variés. Du documentaire à l’expérimentation picturale, du thriller à la comédie bouffonne, du drame psychologique à la romance sentimentale, le Festival répondait à tous les goûts et permettait de faire le point sur l’état actuel du cinéma japonais.

Au vu de la qualité générale de la programmation, celui-ci a l’air de se porter très bien. Il est regrettable, sur ce point, que la majorité des films présentés lors du Festival soient quasiment inconnus pour le public français. Le cinéma japonais, en effet, est en passe de devenir un modèle pour les professionnels du septième art. Il faut dire que depuis trois ans, au Japon, la fréquentation des films américains est désormais inférieure à celle des productions nationales. C’est bien la preuve que quelque chose est en train de se passer là-bas, au pays du soleil levant ; ce justement sur quoi le Festival Kinotayo, sorte d’ambassadeur cinématographique, tâche de nous éclairer.

Exercices de style…

Tous présentés en compétition officielle, The Foreign Duck, Megane, Maiko Haaaan !!!, Hey Japanese !, La Grenadière et Sex is No Laughing Matter ont ceci de commun qu’ils s’appuient chacun à leur manière sur un style particulièrement saillant et original. À titre énigmatique, film surprenant, The Foreign Duck, the Native Duck et God in a Coin Locker (Yoshihiro Nakamura – 2006) montre l’exemple en transformant un scénario relativement banal et anecdotique, en une forme filmique des plus réjouissantes. Deux étudiants fans de Bob Dylan décident de braquer une librairie pour voler un dictionnaire et le donner à leur voisin bhoutanais. Composé d’un subtil foisonnement de flashbacks tous plus trompeurs les uns que les autres, le film tient sa singularité du fait qu’il conçoit son sujet au gré des termes d’un langage visuel qui n’appartient qu’à lui.
   

Bâti sur un scénario volontairement imbécile et superflu, Hey Japanese ! Do you Believe Peace, Love and Understanding ? (Ryôtarô Muramatsu – 2008) révèle, malgré les apparences, un même angle d’attaque. Menant plusieurs histoires en parallèle, le film sacrifie la teneur psychologique du cheminement de son récit au profit d’une efficacité visuelle plus ou moins habile. Fiction aux allures de clip, Hey Japanese ! s’en prend ainsi au cinéma conventionnel et s’efforce d’en renouveler les codes dramaturgiques.

Un tel projet, bien que mené sur un tout autre plan, n’est pas étranger à Sex is No Laughing Matter (Nami Iguchi – 2007). D’une démarche bien plus classique que le précédent film, le long-métrage, en effet, s’applique à renverser les principes psychologiques traditionnellement reconnus au cinéma. Qu’une femme mariée de trente-cinq ans séduise un étudiant de première année sans aucun complexe ne paraît pas banal dans un film ordinaire. Éludant les questions proprement dramatiques avec tact et subtilité, le film laisse la porte ouverte à une franche vitalité dénuée de tout artifice et répond, par là, à un sens aigu de la mise en scène.

Allant plus loin encore dans cette optique, Megane (Naoko Ogigami – 2007) cherche à travers l’absurdité des principes dramatiques qui sont les siens, l’expression d’une nature cinématographique des plus élaborées. Une femme, en vacances au bord de la mer, découvre les joies d’une auberge bien différente de toutes les autres. Rafraîchissant, si ce n’est relaxant, le film trouve dans le dégagement des enjeux psychologiques une matière visuelle profondément sereine et apaisée. Rien dans Megane ne trouve vraiment sens – il n’est que de se laisser aller et de pleinement profiter de la vertu des images.

   

Comédie loufoque et complètement déjantée, Maiko Haaaan !!! (Nobuo Mizuta – 2007) prolonge l’humour décalé de Megane vers un registre burlesque on ne peut plus dévastateur. Délirant au plus haut point, le film raconte l’histoire d’un modeste employé de bureau prêt à tout pour participer au banquet d’une maison de geishas. L’humour, en réalité, ne provient pas tant des situations elles-mêmes que de la façon dont celles-ci s’agencent dans le tissu filmique. Saccageant la plupart des codes narratifs établis, le long-métrage se livre à un éblouissant feu d’artifice d’images insolites et hilarantes.

D’une incroyable puissance esthétique, La Grenadière (Kôji Fukada – 2006) passe, au regard des autres longs-métrages programmés dans le cadre du Festival, pour le plus étrange objet cinématographique. Adaptant la nouvelle éponyme de Balzac, dont on retrouve le texte intégral en voix off, le film se compose exclusivement d’images tirées de tableaux à l’inspiration tant impressionniste que romantique, que la caméra survole et découpe avec ingéniosité et délicatesse. Alliant ainsi la peinture et la littérature en un même creuset artistique, La Grenadière, film d’ambiance par excellence, constitue une innovation surprenante des possibilités expressives propres au cinéma.

   

… Et autres performances

C’est précisément sur cette base que le cinéma japonais contemporain – tel que le Festival Kinotayo nous le présente – semble puiser son énergie et définir toute sa singularité. Il n’en reste pas moins vrai que d’autres cinéastes, moins alertes en matière d’innovation visuelle ou dramatique, se sont exercés à des genres cinématographiques traditionnels et préconçus.

Habile, ambigu et captivant, par son rythme et ses effets de mise en scène, The Kiss (Kunitoshi Manda – 2006) développe, sur le mode du thriller, plusieurs problèmes d’ordre sociaux stigmatisés par un itinéraire sentimental des plus épineux. Esseulée et quelque peu dépressive, une femme, en effet, se prend d’amour pour un meurtrier condamné à mort, largement médiatisé dans tout le pays. Bien plus concerné par le sens même de son histoire que par le traitement visuel qu’il apporte à cette dernière, le cinéaste signe un long-métrage certes peu original, mais particulièrement engageant et sophistiqué.

Présenté en ouverture du Festival (et donc, en dehors de la compétition), A Long Walk (Eiji Okuda – 2006) est une perle malheureusement méconnue du cinéma japonais. Soucieux de se racheter pour avoir poussé sa famille au déchirement, un directeur d’école à la retraite kidnappe une petite fille maltraitée par sa mère et entame avec elle un étonnant voyage aux confins du Japon. Dans la lignée de L’Été de Kikujiro de Kitano, le film aborde une situation mélodramatique sans pour autant verser dans le pathos le plus primaire. Terriblement sensible et émouvant, le film soulève une facture poétique pleine de grâce et de délicatesse, jouant avec brio sur toute la gamme des sentiments humains.

   

Réalisé par le même cinéaste – qui n’est autre que le président du jury, Out of the Wind (Eiji Okuda – 2007) s’appuie sur un problème d’actualité nippon : la discrimination à l’encontre des individus issus de l’immigration coréenne. Revêtant la forme caractéristique du drame psychologique, avec son lot de dilemmes et de paradoxes, le film, il est vrai, paraît bien moins affiné qu’A Long Walk, mais a toutefois ce mérite de traduire le plus limpidement possible un phénomène de société rarement évoqué dans le cinéma japonais commercial. Soulignons de fait la très bonne direction des acteurs qui, à elle seule, parvient à justifier l’œuvre d’un point de vue cinématographique.

Si Ma Dernière Demeure (Tatsuya Yamamoto – 2006), le seul documentaire projeté lors du Festival, aborde lui-aussi des problèmes d’ordre sociaux, sa portée, elle, s’avère différente. Constamment focalisé sur les agissements de la grand-mère du cinéaste qui, à 90 ans, se voit contrainte de quitter son logement, le film adopte un ton humaniste et s’inscrit dans une optique quasi-universelle. Cherchant à émouvoir tout un chacun en se contentant de filmer la réalité pour elle-même, le réalisateur enregistre les différentes étapes du déménagement de sa parente sans jamais prendre parti ni position. S’en ressort une œuvre ouverte, lucarne sur la vie de cette vieille dame.

   

D’une année à l’autre, le Festival Kinotayo s’enrichit pour offrir à tous les amoureux du septième art une remarquable page du cinéma japonais contemporain. Tant que ce dernier continue sur sa lancée, nous ne sommes pas encore près de voir diminuer la qualité de ce Festival. Ce crû 2008 nous semble, au contraire, on ne peut plus prometteur et annonce par conséquent de radieuses éditions en perspective…

Palmarès 2008 :

Soleil d’Or : Yoshihiro NAKAMURA, The Foreign Duck, The Native Duck and God in a Coin Locker.

Prix Nikon de la plus belle image
: Naoko OGIGAMI, Megane (Glasses).

Soleil d’Or (premier film)
: Kôji FUKADA, La Grenadière.

Prix du Public
: Ryôtarô MURAMATSU, Hey Japanese ! Do you Believe Peace, Love and Understanding ?

Prix spécial du Jury, Meilleur script documentaire
: Tatsuya YAMAMOTO, Ma Dernière Demeure.


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