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Red Rocket

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Amérique fanée.

Le trou du beignet

Endormi contre la vitre d’un bus, Mikey Saber, star du porno, s’éveille doucement à l’instant où parait une usine industrielle dans le lointain et que débute une musique endiablée… Ouverture à fort contraste, symbolique de l’intelligence dont fait preuve Red Rocket, celle consistant à choisir un ton balançant entre deux pôles d’attraction : le glauque et la gouaille. Irrévérencieux, le synopsis du film parle de lui-même : une star du porno, pour essayer de se ranger ou de se refaire, cherche à renouer avec sa femme (une ex-actrice X vivant chez sa mère) en revenant dans son bled natal et paumé du Texas ; un patelin vérolé par la pauvreté et l’isolationnisme. L’entreprise est mise à mal lorsque Mikey, formidable Simon Rex, croise le chemin de Raylee, alias Strawberry, incarnée par la non moins fascinante Suzanna Son : rouquine solaire détonant dans ce monde de gueules lessivées ; vendeuse dans un magasin de beignets, le donut hole. Mickey entreprend de charmer cette adolescente de 17 ans trois quarts, pour l’entraîner avec lui à Hollywood et effectuer un come-back dans le milieu du porno, tout en vendant de la drogue pour payer le voyage retour. Structurant le film, les pérégrinations de Mikey semblent guidées par un hasard retors, dont l’action dynamise efficacement le récit et crée un suspense aguicheur quant aux succès des ambitions de notre acteur pornographique, tout en lui offrant quelques beaux moments de tension.

  

 

Caractères gris bariolés

Antihéros égoïste et personnage clef de voûte sur lequel repose le film, Mikey est caractérisé par une forte ambiguïté résultant du rapport entre la gravité de ses actes et le débit de paroles gouailleuses, continues et inarrêtables, dont il fait preuve le long de son cheminement. Omniprésence harassante de l’élocution du personnage tendant à le faire passer pour une forme de serpent charmeur, tant son bagou, son énergie ainsi que son esprit d’entreprise seront pourvus d’un charme hypnotique. La facilité et la manière dont Mikey parle de ses performances sexuelles, son histoire de star du porno, ses plans concernant Strawberry, ses projets de come-back (comme on parle foot, de cinéma traditionnel ou d’un contenu de réseau social) contribuent énormément à la belle ambivalence de Red Rocket. Ambivalence accentuée par le fait que le parcours de Mikey le mène à croiser une galerie de personnages secondaires hétéroclites et bariolés, dont l’aspect exubérant et décalé, se combine à une justesse de jeux les préservant de la caricature et leur aménage régulièrement des scènes émouvantes. Il en va ainsi de la femme lugubre de Mikey, plus sensible qu’il n’y parait, de la mère de cette dernière, plus concernée par le destin de sa fille que de premier abord, ou d’un voisin raté, mais fidèle, qui servira d’oreille attentive aux élucubrations de Mickey. Sachant que le plus beau de ces personnages demeurera Strawberry, dont l’actrice parvient à allier un naturel naïf, juvénile, évoquant l’innocence, avec un aspect sexualisé, torride et décomplexée, évoquant la décadence de toute sa génération.

  

 

Qu’elle était verte ma vallée…

Pour filmer ce parcours, Sean Baker a recours à une esthétique argentique dont, non sans ironie, le grain pellicule tend à embellir cette campagne délaissée, comme son usine industrielle, frappées toutes deux par le soleil dru du Texas. Chaque plan est beau, travaillé avec efficacité et colle à Mikey dont on ne quitte jamais le point de vue. Le montage fluidifie son cheminement et le rythme gagne en intensité, en énergie, à mesure que Mikey retrouve son mojo et son assurance ; dynamisme allant à contre-courant de l’aspect stagnant de la zone. L’usage de la pellicule, ainsi que de certains effets de styles datés (le zoom) accentuant l’aspect hors du temps, figé et délaissé du milieu dépeint, décors en tête de liste. Décors dont l’usine industrielle, omniprésente dans le cadre, n’a de cesse de redire l’inévitable destin des habitants de la région qui n’auraient pas eu la bonne idée de fuir pour devenir acteur pornographique à Hollywood (et qui n’est pas sans évoquer l’usine à charbon mise en scène par John Ford dans Qu’elle était verte ma vallée). En plaçant ainsi le thème du délaissement de cette Amérique profonde via son décor et au fond de son cadre, Sean Baker évite une trop grande frontalité du propos politique, ou un jugement moral trop prononcé à l’égard de ses personnages (mais qui est tout de même présent dans le dernier quart d’heure du film). Certes, il est vrai que des images de Donald Trump et de la campagne présidentielle américaines de 2016 ponctuent le film, mais l’allure qu’elles prennent : celle de distraction audiovisuelle pour les autochtones, sert d’abord à souligner et accentuer, non sans ironie, l’éloignement et l’ignorance du discours politique face à la réalité de cette Amérique profonde qu’elle prétend défendre.

  

Rose fanée

Aucune des scènes de sexe n’est trash, ces dernières sont même plutôt rares, sporadiques, et contribuent à l’ambiance décalée du film. Cousin du Boogie night de P.T Anderon, Red Roket est une vraie réussite, parvenant à montrer une Amérique usée et à l’abandon, tout en la respectant ; sans jamais tomber dans le misérabilisme, la haine de soi, ni l’apitoiement. Sean Baker évite ainsi l’accent mélodramatique que pouvait prendre The Florida Project, tout en poursuivant sa plongé dans un pays défraîchie, aux tons de couleurs fanées. Le film est élégant et montre que même des personnages borderlines, décalés, oubliés, rêvent tout en ayant de l’énergie à revendre. Une question nous taraudera toutefois une fois sortie de la salle : mais pourquoi ce film n’a-t-il eu aucun prix à Cannes ? !

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Durée : 2h 08mn mn


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