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Nom de code : L.S. ou Les champs d’amour de Louis Garrel

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Ou comment profiter de l’omniprésence médiatique et cinématographique d’un jeune premier (Louis Garrel) pour lui (re)faire amicalement le portrait. Sous l’oeil hypnotique et vampirisant de ses partenaires de jeu…

LS… Tout pourrait se résumer à ces deux lettres. Les initiales des actrices principales des deux films nous exposant en ce début d’automne Louis Garrel en amoureux déchu. Léa Seydoux, la Brune, dans La Belle personne de Christophe Honoré, sorti le 17 septembre. Laura Smet, la Blonde, dans La frontière de l’aube de Philippe Garrel, sortant aujourd’hui, 8 octobre. Tout part à chaque fois d’une histoire finalement si simple, celle d’une photo, du portrait de la jeune femme, volé par Nemours, le prof d’italien, dans le premier film ; produit par François, le photographe, dans le second. La sortie rapprochée de ces deux films apparaît comme une occasion, certes très circonstancielle et à vrai dire un peu « facile » , mais difficilement négligeable, de s’essayer à une tentative forcément incertaine mais toujours stimulante de croisement de leurs lignes fictionnelles. Le « prétexte » Garrel, Louis de son prénom, acteur en voie d’icônisation (couverture coup sur coup des Cahiers, Inrocks et Télérama), peut-être effectivement digne successeur de Jean-Pierre Léaud, au-delà de sa dimension superficielle, est avant tout ici le joyeux déclencheur d’une ivresse de croisements et extrapolations ayant pour matrice le bel « hasard » des sorties. Avouons-le, le point de départ de ce texte est tout bête : tiens, deux films avec un même acteur. Sa base de réflexion un peu fantaisiste : cette théorie du « LS »… est-ce bien raisonnable ? Donc son existence d’autant plus justifiée : rien de plus réjouissant que le défi de joindre les bouts d’un fil aussi tordu.

 

Initiales L.S.

Chez chacune, cette même beauté froide, ce regard buté aussi prometteur d’envoutement immédiat que de gouffre insurmontable. Lorsque Junie apparaît à ses camarades du Lycée Voltaire, notamment à Otto, son futur petit-ami, ainsi qu’au professeur Nemours, se fait jour la nécessité de l’engagement d’une valse des affects forcément attendue. Actualisation ou pas de la trame narrative de La Princesse de Clèves, La Belle personne est avant tout, pour Christophe Honoré, le terrain d’une expérimentation supplémentaire autour du sujet familier des amours (post-)adolescentes. Là réside sa principale force : celle de ne jamais promettre davantage qu’un scénario typique du jeune cinéma français (l’adolescence, dans le cinéma américain, est souvent vue sous un œil davantage festif, entre teen movies potaches, slashers post-Scream et bluettes sur fond de pop sucrée). En même temps que la révélation d’une jeune comédienne prometteuse (Léa Seydoux, outre sa cinégénie, se révèle convaincante dans l’emploi d’une ado aux valeurs quelque peu intemporelles), le film d’Honoré est comme la mise à plat d’un véritable cliché : celui d’une promesse de fatalité collant à la peau de (presque) toute nouvelle figure féminine française. De Sandrine Bonnaire dans A nos amours de Pialat, à Virginie Ledoyen dans L’eau froide d’Olivier Assayas, en passant par Marie Gillain dans L’Appât de Bertrand Tavernier, Roxane Mesquida dans A ma soeur, de Catherine Breillat, Laura Smet, dans Les corps impatients, de Xavier Giannolli, souvent la beauté, la fraîcheur jeune fille s’est alliée à l’intuition d’une chute, d’une trouble familiarité avec la mort. Entre fugue, suicide, maladie ou meurtre, régulièrement, le « meilleur espoir féminin » trouve origine dans une certaine représentation du désespoir. Le dernier Honoré ne déroge donc pas à la règle, et a d’ailleurs la belle honnêteté de ne pas s’en cacher, voire de faire de cette règle la matière même de sa fiction. D’où le fait que pour certains (dont l’auteur de ces lignes), ce suivi transparent d’un scénario de tragédie adolescente apparaisse en de nombreux lieux quelque peu désincarné. Là où pour d’autres (vous, lui, elle), le charme opère peut-être par ce perpétuel recommencement : les fièvres de la jeunesse comme un genre en soi.

 

 

Adolescente, Carole, la jeune actrice incarnée par Laura Smet dans La frontière de l’aube de Philippe Garrel, ne l’est plus vraiment. Sera déduit, à la lecture des dates de naissance et de mort sur le tombeau de la jeune femme, suite à son suicide elliptique, que cette dernière avait 25 ans. Lorsque se croisent, aux premiers instants du film, son regard et celui de François, le tout jeune photographe joué par notre ami Louis Garrel, quelque chose de l’ordre du « frisson » prend corps, se matérialise sur la surface de l’image. De l’amour, certes, nous est promis, mais aussi son envers. Peut-être est-ce aussi de savoir que dans le cinéma de Garrel-père, toujours imprégné de la marque indélébile de Nico, l’icône héroïnomane qu’il aima longtemps, la question de l’attraction ne peut se séparer de l’évidence d’une inaptitude au bonheur. L’intensité de la première heure du présent film, celle durant laquelle les deux jeunes gens vivent leur amour pleinement, dans son évidence comme dans la conscience de sa mortalité, n’a d’égale que la mélancolie grandissante de la deuxième partie, où la tentative du jeune homme de repartir de zéro, avec projets de mariage et de paternité, s’annonce très vite vouée à l’échec. Là où, dans le rôle de Nemours, Garrel-fils devait faire face à l’obstination de Junie à ne pas l’aimer, le fuir, l’esquiver, il est ici, en tant que François, envahi par le poids d’une trop grande proximité avec cet « ange de la mort » qu’était déjà Carole de son vivant. Il n’y aurait que peu de pertinence à s’attarder plus que nécessaire sur les troublantes correspondances unissant Laura Smet, qui comme on sait sort d’une période difficile, à son personnage. Certes, voyant Carole dans sa folie autodestructrice, relevant la monstrueuse intensité du jeu, du regard de son interprète, on ne manque pas de s’interroger quant au possible voisinage de l’art et de la vie, du réel et de la simulation. Mais, au-delà de ce lointain penchant voyeuriste, apparaît surtout que Laura Smet a dès son premier film marqué les écrans français de son empreinte d’actrice de l’extrême, de « corps impatient », justement. Dans le film de Giannolli, l’adolescente « d’aujourd’hui » qu’elle incarnait, en lutte contre un cancer interrogeant soudain tout son équilibre, en même temps qu’elle « subissait » le mal (perte des cheveux, chimiothérapie…), entraînait son boyfriend et sa meilleure amie dans un mouvement aussi vivifiant (débordement de désir, violence inouïe), que désespéré. Nul doute que sans la générosité, le jeu très « entier » de Laura Smet, le film n’aurait eut la même force, la fougue qui le caractérise. Ce sont les mêmes qualités qui, dans le film de Garrel, permettent de définir sans rougir son personnage comme un trou noir, un gouffre auquel le pauvre François ne peut évidemment envisager d’échapper durablement, après s’être imprudemment risqué à l’appocher.
LS, dans ces deux films, est irrémédiablement pour Louis Garrel « La Seule ». Junie, Léa Seydoux, rendra ainsi Nemours, bourreau des cœurs de son état, aveugle à toute autre proposition féminine. A la légèreté séduisante du jeune prof libre de toute attache, succédera l’abattement d’un homme voyant en une intouchable adolescente « La Seule » femme susceptible de fixer durablement son regard (la photo), jusqu’ici toujours distrait par une faune lycéenne en perpétuel mouvement. La chute littérale, sans doute inévitable, ne sera certes pas la sienne (Otto, le petit-ami ayant peut-être trop cru en la possibilité d’être « aimé » par Junie, ne s’en relèvera pas), mais son désarmement sera probablement éternel. Carole, Laura Smet, apparaît à François telle La Mort à Orphée en un effet spécial (matérialisation progressive de l’image de la jeune femme dans un miroir, à la place du reflet du photographe), pouvant certes prêter à sourire par sa relative « visibilité », mais démontrant de belle manière que malgré tous les efforts de celui-ci pour continuer à vivre sans elle, pour se lancer dans le bain d’un nouvel amour, « La Seule » femme de sa vie, c’est elle. Ne lui reste donc qu’à la retrouver.

 

Génération Garrel ?

Bien que, dans ces deux films, la protagoniste féminine ait tendance à faire un peu d’ombre aux personnages incarnés par Louis Garrel, dont le point commun est, il faut l’avouer, d’être vidés de leur substance au fur et à mesure que s’annonce la fin, se pose tout de même aujourd’hui, en regard de la notoriété nouvelle du jeune acteur, la question de sa « place » dans le cinéma français. Comme il fut dit précédemment, sur un ton certes un peu ironique, Louis Garrel, en même temps qu’il squatte les écrans de cinéma de cette rentrée, attire désormais de manière abondante la presse culturelle française. Portrait dans Télérama, grands entretiens dans le numéro d’été des Cahiers du cinéma, dans Les Inrockuptibles, où le jeune homme, en plus de renseigner sur les particularités de tournage de ses deux cinéastes « fétiches » (son père, qui a fait de lui le héros de ses deux derniers films ; Christophe Honoré, qu’il ne cesse d’inspirer depuis leur première collaboration sur le film Ma mère, en 2004), sa passion pour le théâtre, son admiration pour Desplechin, ne cache pas sa fascination pour Jean-Pierre Léaud, auquel on le compare de plus en plus. De mémoire, peu de jeunes premiers avant lui ont été à ce point marqués du sceau d’une comparaison aussi insistante à l’acteur le plus symbolique de la Nouvelle Vague. Peu de jeunes acteurs semblent s’apparenter avec autant de légitimité à un âge aussi marqué du cinéma français, tout en restant bien ancrés dans le contemporain.

 

Paradoxalement, bien que la plupart des films dans lesquels il fut employé jusqu’ici aient un compte à régler avec le passé (la cinéphilie sous Mai 68, dans Dreamers, de Bertolucci, 2003 ; la place de la jeunesse pendant et après 68, dans Les amants réguliers, de Philippe Garrel, 2005 ; le souffle retrouvé de la nouvelle vague dans les films de Christophe Honoré), l’image de Louis Garrel ne souffre d’aucune désuétude. Le talent, l’intelligence des cinéastes dans leur approche de l’Histoire – surmontant souvent le risque de la reconstitution ampoulée et nostalgique –, l’affirmation classieuse et détachée d’un  certain  style, d’un certain regard, ne sont certes pas étrangers à cette préservation. Mais force est de reconnaître que la modernité de Garrel excède le seul travail de ceux qui le regardent et le modèlent selon leurs désirs et projections. Quelque chose, chez le jeune homme, excède le seul bénéfice d’une filmographie plus que respectable. Le potentiel d’attraction qui est aujourd’hui le sien dans le star system, en réponse à celui des jeunes femmes le poussant à sa perte dans les fictions, se situe dans un voisinage de détails constituant un tout génialement représentatif d’un autre cliché français : celui du « bobo », du « bourgeois bohème », pour faire moins court.

 

Les révélations masculines du cinéma français des quinze dernières années (Romain Duris, Benoit Magimel, Guillaume Canet, Stanislas Merhar, Clément Sibony, Malik Zidi, Vincent Cassel, Gaspard Ulliel, Sami Bouajila…), ont généralement eu pour force et caractéristique leur aptitude à se glisser de film en film et sans douleur ou presque, dans la peau de personnages idéalement représentatifs d’une « réalité » contemporaine (de geste, de langage, sociale), comme porteurs d’une aura romanesque et fantasmatique indispensable (beaucoup incarnèrent des figures types telles qu’un homosexuel, un révolutionnaire, un jeune con, une figure historique, ayant contribué souvent à confirmer l’étendue de leur talent). Toujours reconnaissables, toujours neufs. Le cas de Louis Garrel , bien qu’il ait lui-même obtenu en 2006 le César du Meilleur espoir masculin pour sa magnifique « composition » dans Les amants réguliers, s’avère un peu particulier, en ce sens que jamais ses rôles ne semblent assez suffisants pour définir avec assurance son talent. Jamais n’est certain que ce soit son personnage plutôt que lui-même, tel qu’il est, par sa façon d’être, de parler, qui ait tiré son épingle du jeu. Voyez le prof d’italien qu’il incarne, dans La Belle personne. D’évidence, quelque chose ne passe pas tout à fait, résiste à la crédibilité totale du personnage. L’ayant quitté post-adolescent ou jeune adulte dans Ma mère, Dans Paris, Les Chansons d’amour, précédents films de Christophe Honoré, il y a comme une gêne à le voir soudain affublé du statut de vieux sage au milieu de jeunes comédiens à peine moins âgés que lui. De même, François, le photographe dévoré par la peur de l’engagement dans La frontière de l’aube, est d’autant plus sympathique que très vite apparaît que sa consistance dépend de l’aptitude incertaine de l’acteur à tenir la distance du face à face avec Laura Smet.

 

 

Là réside justement l’intérêt du « phénomène » Louis Garrel, voilà pourquoi la sortie quasi-successive de ses deux derniers films, la récente découverte de son premier court-métrage, sa présence sobre mais bien réelle sur les tabloïds, ne pouvaient qu’éveiller curiosité et interrogations. Persiste la certitude que ce dernier est bel et bien à la hauteur de son culte nouveau, que les paris quant à la longévité de sa carrière ne sont pas si précipités (est-ce une erreur de dire qu’il n’est d’ores-et déjà plus tellement le « fils de », qu’il se suffit à lui-même ?). Comme prospère à son égard une envie de défiance, un scepticisme bienveillant, l’attente amusée d’une confirmation de style, d’une « politique d’acteur », pour reprendre le terme de Luc Moullet, d’un ancrage solide dans l’histoire du cinéma français, peut-être un jour équivalent à celui ayant fait de Jean-Pierre Léaud l’entité singulière qu’il restera toujours un peu.

Au frontière de l'aube, Philippe Garrel


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