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Monty Python : La Vie de Brian (Monty Python’s Life of Brian – Terry Jones, 1979)

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« Il y a un méchoui ici, pas de messie. Allez-vous-en ! »

La pratique des Monty Python est fondée sur la remise en cause du sujet traité et de la façon dont il est traité. Dès leurs débuts à la télévision, la série Monty Python’s Flying Circus (quarante-neuf épisodes de 1969 à 1974) est basée sur le questionnement sur le mode comique des principes des émissions télévisées de l’époque. Cette approche se transmet à leurs quatre films. Si La Première Folie des Monty Python (1974) reprend dans une version légèrement modifiée leurs meilleurs sketches tv, dès Monty Python, Sacré Graal (1975), il s’agit d’un scénario original et c’est la légende du roi Arthur et des Chevaliers de la Table ronde qui est passée à la moulinette comique et caustique. Encore plus polémique, Monty Python : La Vie de Brian s’attaque à l’histoire religieuse.
 
Par une nuit claire, les Rois Mages cheminent en suivant une étoile jusqu’à Bethléem. Les Monty Pythons illustrant la Bible ? Non, bien sûr que non. Parce que chez eux, avant de couvrir de cadeaux le petit Jésus, Gaspard, Melchior et Balthasar se trompent d’étable. C’est ainsi que commence l’histoire désastreuse de Brian Cohen, l’homme qui a failli être Jésus. L’histoire de Brian suivra de près celle de Jésus, mais en inversant les situations.
 

 
Le film fait une lecture très prosaïque des épisodes de la vie de JC et les confrontent au quotidien le plus trivial. Et illustrés de façon littérale, les textes en prennent un sacré coup. En effet, on n’ouvre pas la porte de son étable à des inconnus étrangement déguisés au milieu de la nuit, surtout quand ceux-ci veulent honorer votre fils. Par contre, s’ils viennent avec des cadeaux… Les fées (certes des Mages, mais vu leur accoutrement…) se sont donc penchées sur le berceau de Brian, mais pas longtemps et elles s’aperçoivent vite de leur erreur avant de fondre sur l’étable d’en face pour adorer le bon enfant. Suivant à la lettre les écrits et jouant sur les ratés de l’histoire religieuse, le film fait de ces situations connues de tous des grands moments d’absurde. Si les sketches et les autres films des Monty Python lorgnent vers le non-sens propre à l’humour anglais, La Vie de Brian représente un moment un peu à part dans leur carrière où ils tendent plutôt vers un comique de l’absurde. Absurde qui naît de l’aspect pacotille des effets spéciaux (l’étoile qui guide les Mages), le décorum absolument ridicule (les costumes clinquants et sonores des Mages ou encore l’extrême raffinement de la coiffe de leurs chevaux). S’il est moins utilisé, le non-sens n’est pas complètement absent. Ainsi, la mère de Brian, la Vierge (?) Mandy, est jouée par un homme, élément qui n’est pas du tout dissimulé : gestes brusques, maquillage outrageant, voix de fausset… On est à la limite du blasphème, mais jamais totalement dedans, puisqu’il ne s’agit pas de la vie de JC. La transcription des textes sur Brian et le dégagement de son fondement spirituel, vient révéler les illogismes et fait naître l’absurde.
 
Mais très vite, cette adaptation de la vie de Brian au début du Ier siècle après (pendant ?) JC est infiltrée par des réflexions bien plus contemporaines. Evidemment ce film prend place dans une société et à une époque (la fin des années soixante-dix) dans laquelle la religion perd de plus en plus, et de plus en plus vite, de son importance. Mais il est aussi l’occasion de placer quelques réflexions sur certains aspects de la religion, ou du moins de certaines dérives, et plus généralement sur la société contemporaine. Ainsi un intertitre annonce : "Judée 33 après Jésus-Christ, après-midi, à l’heure du thé." A l’éclaircissement historique nécessaire au film en costume est ajouté un référent culturel contemporain à l’effet certes comique, mais qui vient peut-être aussi mettre en avant l’actualité du propos. En effet, le film joue pleinement sur les clichés véhiculés depuis des siècles sur la culture juive et l’imaginaire collectif qui s’est créé autour d’eux.

"Je suis un youpin, un Yiddish, un Hébreux, un nez crochu ! Je suis un kasher, maman ! Je suis un marcheur de la Mer rouge, et fier de l’être !"

Tout est dit dans cette phrase criée par l’un des personnages : des vérités historiques aux notions théologiques jusqu’aux stéréotypes les plus communs sur les Juifs. Ces Juifs, tous des Cohen, complotent dans l’obscurité de leur foyer pour diriger le monde, peur millénariste s’il en est. Tout le monde en prend pour son grade. Du côté des romains : le préfet homosexuel Pilate est plus préoccupé par ses centurions bien membrés que par les affaires de gouvernance, dont il semble peu au courant. Il est d’ailleurs affligé d’une comique dyslexie (il remplace les R par des W) qui en fait la risée du peuple juif et l’empêche d’être compris de ses soldats. Les femmes : grandes absentes de l’époque. Très présentes dans la vie évidemment, mais avec un rôle social minime. Elles n’ont par exemple pas le droit d’assister, ni de participer à la lapidation. Elles se déguisent donc en homme pour s’y rendre. La religion chrétienne naissante est mise à mal. La notion de charité qui en est à la base est malmenée. Les lapidations forment le spectacle le plus couru (quoique le combat de gladiateur semble avoir aussi un succès certain). L’enthousiasme du peuple pour y participer en est le symbole.
 

 
Mais plutôt qu’une attaque frontale de la religion et de ses fondements, la véritable cible des Monty Python semble être ceux qui se servent d’elle pour exercer un pouvoir et l’obéissance aveugle du peuple. Cette servilité des masses donne lieu aux scènes les plus drôles du film. Par un hasard malchanceux, Brian devient un messie. Fuyant les soldats romains, il prend malencontreusement la place d’un prêcheur et se retrouve face au peuple en attente d’un message, d’une prédiction, d’une aide. La séquence de prédication sur la montagne par le « vrai » Jésus rassemble une immense foule, qui pour la plupart n’entend d’ailleurs même pas le message. Ce peuple est prêt à croire à tout et en n’importe qui, même si celui-ci n’a rien à dire qu’un bégaiement ou un discours incompréhensible. Brian n’est pas Jésus et ne fait pas de miracles. Il ne monte pas au ciel, mais s’enfuit. La foule le suit prête à interpréter tous les signes qu’il peut laisser derrière lui. Plutôt que la croix, le symbole de l’éphémère religion de Brian aurait pu être la sandale qu’il laisse traîner (les fidèles courent alors derrière lui brandissant chacun leur sandale), une gourde négociée au marché… Les reliques religieuses deviennent ici des fétiches sans valeur et montrent la naissance des dissensions intestines : Brian laisse-t-il sa sandale au sol pour symboliser que la tête est supérieure au corps ou comme une relique à adorer ?

Au plus large, ces divergences d’opinion sont surtout montrées par les différentes factions ennemies au sein du peuple juif. L’ennemi n’est pas le seul Romain, mais à l’intérieur. La faction de Brian est donc en lutte contre le Front du peuple Judaïque. Ce qui amène les deux factions à s’entretuer au sein du palais du préfet, sous l’œil affligé des Romains, alors que toutes deux sont là pour enlever la femme de Pilate. Chacune considère l’autre comme hérétique, et les hérétiques, il faut les tuer. Les dissensions sont donc moins religieuses que politiques et révèlent des luttes pour le pouvoir, et non pas pour une vérité religieuse. Le « messie » devient un instrument de cette lutte. S’il parvient à fédérer les masses par ses actes et son discours, il est grandement précieux et est une véritable arme pour s’emparer durablement du pouvoir. On n’hésite alors pas à laisser crucifier Brian pour en faire un symbole de l’oppression du peuple juif, une image de marque pour les âges futurs. Ce n’est donc pas un homme qui se sacrifie pour sauver son peuple, mais un « organe de pouvoir » qui laisse tuer l’un d’eux pour asseoir son pouvoir. De même, un escadron kamikaze du Front du Peuple Judéen effectue un attentat suicide au pied de la croix comme symbole de leur contestation.
 

Et tout cela devant un Brian atterré, qui n’attend rien d’autre que d’être libéré de la croix et de cette situation qu’il n’a pas choisi, comme Jésus en un sens (que l’on voit passer lors du chemin de croix), mais ce dernier accepte sa situation. Il s’agit de l’histoire d’un homme, pris dans quelque chose de plus grand que lui. Prisonnier d’apparences trompeuses, complètement dépassé, Brian est génial, mais malgré lui.

 

 
Moins que l’obscurantisme religieux (l’opposition des instances religieuses à la diffusion des connaissances et au progrès scientifique), c’est véritablement à la croyance aveugle et sans fondements ni réflexion que s’attaquent les Monty Python, à l’imitation servile. Lors d’un prêche Brian tentant de libérer le peuple de son influence en mettant en avant l’unité de chacun et la nécessité de penser par soi-même se heurte à la répétition par des milliers de bouches de ses paroles : « Oui, nous sommes tous différents. Oui, nous devons nous débrouiller par nous-mêmes. » Le peuple souhaite tellement un libérateur, et est culturellement en attente d’un messie qu’il s’attache au premier venu et représente une force potentielle de soulèvement non négligeable qu’il faut maîtriser et dont certains n’hésitent pas à s’emparer pour parvenir à leurs fins. Si le film est drôle, le comique pour les Monty Python est une arme. Oppression du peuple, manipulation des masses et de la crédulité populaire, usage de la religion pour exercer le pouvoir… La Vie de Brian est le film le plus immédiatement contestataire du groupe à l’image de leurs sketches télé et excelle dans un final de comédie musicale où les crucifiés, depuis le Golgotha, entament en choeur un magnifique "Always look on the bright side of life." ("Regarde toujours la vie du bon côté.").

Titre original : Monty Python's life of Bryan

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Durée : 93 mn


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