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Livre « Histoire de Julien et Marguerite » de Jean Gruault

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Nouveau scénario de film non réalisé s’imposant comme chef-d´oeuvre à part entière.

Troisième du genre, après Les Aventures de Harry Dickson de Frédéric de Towarnicki et Le Vagabond d’un nouveau monde de James Agee, ce très beau scénario de Jean Gruault – structuré avec force attention aux détails, au rythme des péripéties, à l’intériorité des personnages –, en même temps qu’il fait évidemment regretter que François Truffaut n’en ait pas fait un film, se suffit largement à lui-même. Histoire de Julien et Marguerite conte la relation incestueuse d’un frère et d’une sœur de la petite noblesse française du début du XVIIe siècle, aboutissant fatalement à la tragédie. Abandonné par Truffaut, qui le jugea trop « à la mode », ce scénario de 1973 a l’intelligence de faire de son sujet extrêmement délicat, interrogeant le lecteur (potentiel spectateur) quant à son propre positionnement moral face à cette histoire, à la fois un moteur purement romanesque et le terrain d’une très profonde réflexion, par le biais des autres personnages, condamnant les sentiments des deux héros tout en s’interrogeant quant à la justesse d’une sentence ultime.

Parmi eux, Jean Le Febvre (nul autre), troisième personnage principal du projet de film, devenant en cours de récit l’époux de la jeune Marguerite, pour sauver les apparences, préserver l’honneur de la famille. Présenté au départ comme un personnage assez faible, n’ayant d’autre consistance que celle de son amour à sens unique, son attente désespérée de la moindre attention de la jeune fille, il se révèlera au fur et à mesure le véritable support des contradictions du lecteur. Tantôt affaibli par l’évidente indifférence de Marguerite à ses déclarations, tantôt revanchard, voire même violent, comprenant les moult subterfuges mis en place par le frère et la sœur pour s’aimer à son insu, il sera, dans la dernière partie du « film », soumis au terrible choix de dénoncer les deux pêcheurs à la justice, et donc les exposer à la perspective de la mort. Se lisent dans ses derniers mots un terrible dilemme, la conscience d’être à la fois du côté de la « raison », d’agir certes par vengeance (fortement influencé) mais aussi en tant que citoyen assujetti aux règles d’une époque, une société au seuil de tolérance finalement plus restreint que le sien.

Il aurait été passionnant de voir comment Truffaut aurait donné corps aux contradictions de ce personnage, mais aussi à ceux des parents de Julien et Marguerite, des domestiques de Marguerite, complices malgré elles de cet amour illicite. Jean Gruault, présentant dans sa préface les conditions de préparation de ce scénario, de la pièce du dramaturge élisabéthain John Ford, Dommage qu’elle soit une putain, l’ayant en partie inspiré à sa prise de contact avec un historien, débute par ces mots : « Il n’y a pas de bons scénarios, il n’y a que des bons films ». Autrement dit : tout stimulant soit le projet, ses promesses, l’ébauche de sa réalisation, n’importe au fond qu’une chose, ne marque l’Histoire qu’un fait : l’existence, la présentation finale de l’œuvre à un public. Et en effet, comme les deux précédents scénarios non tournés publiés précédemment par Capricci, la lecture de Histoire de Julien et Marguerite, la qualité de ce récit laissant deviner un réel enthousiasme du scénariste est aussi porteuse d’amertume, de regrets. Si l’esquive par Chaplin du scénario d’Agee se justifiait à la rigueur par le fait qu’il était passé à autre chose, avait symboliquement fait ses adieux à son personnage de Charlot, la raison de Truffaut de ne pas faire concrétiser ce projet de film reste encore, telle que formulée ici, assez obscure, peu satisfaisante.

Qu’importe. Cette fois encore, la publication de ce scénario est l’occasion pour chaque lecteur de voir malgré tout ce film, à partir de son propre rapport au cinéma de Truffaut, la manière qu’il estime avoir été la sienne (quelque chose peut laisser imaginer une fraternité avec Les Deux Anglaises et le continent, pour la dimension juvénile et sexuelle, La Chambre verte ou La Femme d’à côté, pour le caractère mortifère, jusqu’au-boutiste de la passion) mais tout aussi bien avec un regard plus large, plus ouvert et indépendant (après tout, ce film n’ayant pas été réalisé par Truffaut, il pourrait encore être le nôtre). Vu sous cet angle, Histoire de Julien et Marguerite s’impose aisément comme notre nouveau film de chevet.

Histoire de Julien et Marguerite de Jean Gruault, Editions Capricci

 
 
 


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