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L’exil dans le cinéma français

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Un étranger est beau. L’autre, c’est vous. Et un certain cinéma français, le plus « vivant » peut-être, qui continue inlassablement de donner une image à tous ces exilés, ces émigrés, avec une beauté toute particulière.

Pourquoi toujours se voiler la face ? Ne pas répondre aux bonimenteurs, leur laisser la primeur d’exister, leur tendre le bâton pour des coups de matraque conséquents. Certains cinéastes refusent cette part d’ombre et s’obstinent à montrer, sans pour autant verser dans la gaudriole didactique. Ils sont légions et des noms déjà pointent en haut d’une montagne légèrement abrupte, mais passionnante. Des français, d’origines diverses, des internationaux qui utilisent la langue de Molière dans le but d’en cerner toutes les subtilités, des Kechiche, Pialat (revoir Police, modèle de film migratoire), Hondo, Gomis, Bouchareb,  fers de lance d’une nouvelle politique, celle soucieuse de sentir les mains des enfants perdus. Des exilés, des clandestins, des papiers qui courent, qui se prêtent, des émigrés, immigrés, des visages et des figures, tout un microcosme qui apporte de la culture, de la vie, de l’envie et un peu d’amertume. Et cette France qui appelle de ses voeux une réunion magistrale, une manifestation nationale qui enverrait d’un coup de kick tous ces crève-la-faim qui n’ont qu’une seule envie : faire hennir les chevaux de plaisir !

En 2001, un certain Abdellatif Kechiche suivait le parcours de Jallel, de son arrivée à son expulsion du territoire français. Incarné par Sami Bouajila, le jeune homme, en quête d’une forme d’adoption « naturelle », se voyait vite confronté à une réalité bien plus cruelle, celle de son statut de clandestin. Les diverses tentatives d’intégration (mariage blanc, recherche d’un emploi…) s’avèreront au final infructeuses… Ce film s’intitulait, non sans ironie, La Faute à Voltaire, référence très ouverte à une idée d’héritage « culturel », de lien séculaire entre le point de départ (la Tunisie, ancienne colonie française, désormais francophone) et d’arrivée (la France, pays de cette littérature adorée) de Jallel. Le drame du film, la douleur qui en ressortait finalement, venaient de cette fatale incompatibilité, de cette greffe qui refusait de prendre : on ne dissout pas les frontières par le seul esprit, un long et très exigeant travail de stabilisation sociale et identitaire reste le premier sésame.

Mais davantage que son aspect purement « social » et réaliste, le véritable intérêt du premier long-métrage du réalisateur de L’Esquive résidait dans le pari plus ou moins risqué de faire d’un immigré son héros. Rares étaient jusque là les comédiens d’origine maghrébine se voyant offrir de manière aussi simple, aussi évidente, le premier rôle d’un film français. Que l’auteur du film soit lui-même issu de l’immigration peut certes tenir lieu de justification, mais celle-ci serait réductrice, et au fond plutôt discutable si l’on relève qu’à la même période un autre cinéaste, a priori « non maghrébin », Philippe Faucon, captait l’énergie de la jeune Linda Benhaouda dans Samia. Habitué à traiter des divers aspects et mutations de la société française dans des téléfilms primés et remarqués (Mes dix-sept ans, Muriel fait le desésepoir de ses parents,…), Faucon osait faire corps avec l’énergie brute et rebelle d’une jeune fille partagée entre attachement à sa culture algérienne et ses exigences, et  necessité de trouver sa propre identité. Une frontière était manifestement franchie en ce début de 21 ème siècle, un certain cinéma semblait tendre à une progressive approche de la vie française dans ses aspects les plus minoritaires, pour ne pas dire « marginaux ». Restait juste à ne pas tomber dans l’exotisme, ne pas demeurer en surface…

Il ne faut cependant pas oublier Yamina Benguigui et ses mémoires d’immigrés. Documentaire fleuve qui embellit des regards, qui nous jette en pleine face des larmes de joie et de tristesse, des générations endiablées  qui continuent d’exister. Divisé en trois parties (les pères, les mères, les enfants), Mémoires d’Immigrés (1997) conte un trajet, celui de ces familles qui quittèrent leur terre natale pour aller chercher un peu d’argent dans un pays qui ne demandait que cela. Benguigui réussit à capter l’essence de ces âmes torturées et grises. Il faut voir cette séquence où ce vieux Tunisien se remémore un passé ensoleillé  terni lors de son départ pour Marseille. Il faut le voir reprendre son souffle, retirer de sa poche un mouchoir en tissu et se nettoyer les yeux. Tout l’exil, tous les mouvements, tous ces va-et-vient se trouvent dans ce geste, dans cette magnificence, dans cette pauvreté. Benguigui filme sans pathos des mots, des discours, des petits moments de  vie, une parcelle de leur vécu, sans pour autant s’adonner à un plaidoyer. Le cinéma reste pour elle une arme efficace,  qui continuera à faire danser les fantômes.

Dans l’actualité, deux films, à l’instar du dernier Kechiche, La graine et le mulet, pourraient  être objets de reconnaissance dans la prochaine cérémonie des Césars, du moins si l’on veut croire que ce sacre du dépaysement excède le simple phénomène de mode, la posture diplomatique à l’égard de minorités en besoin de légitimité. Andalucia, tout d’abord, le troublant second long-métrage d’Alain Gomis, auteur il y a quelques années de L’Afrance, film qui, comme l’indique son titre, aspirait à un métissage des cultures. Andalucia élit à son tour un héros issu de l’immigration, Yacine (passionant Samir Guesmi), qui malgré son « intégration » (il est français) peine à trouver sa place et son épanouissement dans une société le renvoyant presque sans le vouloir à sa foncière marginalité. Il lui faudra, mais cette fois par lui-même, chercher « ailleurs », hors des frontières hexagonales, sinon son identité, tout du moins son « image », son reflet le plus juste (ce sera paradoxalement dans un musée espagnol, exposant les portraits du peintre Le Greco, que naîtra cette correspondance).

L’autre évènement, intitulé Dans la vie, n’est autre que le troisième film de Philippe Faucon (qui semble décidément marcher « à côté » d’Abdellatif Kechiche tant leurs projets paraissent coïncider). Après une évocation remarquée de la situation intenable des harkis durant la guerre d’Algérie, dans La Trahison (2005), le cinéaste traite d’un sujet plus contemporain et agréablement utopique : l’amitié naissante entre deux femmes que tout semblait opposer, une Juive et une Musulmane. Le film trouve sa beauté dans sa fluidité et la manière dont, comme chez Kechiche, mais dans une approche peut-être plus diffuse, moins subversive et spectaculaire, l’Orient se fond dans l’Occident. Les barrières ne sont plus « françaises », mais simplement religieuses. Si leur entourage ne les rappelait sans cesse à l’ordre,  ressassant l’impossibilité d’une fraternité judéo-musulmane, un pas décisif serait enfin franchi.

Un pas a déja été franchi… Début 2008, soit donc sept ans après La Faute à Voltaire, le comédien du film et son réalisateur se voient sacrés, en une même soirée, « Meilleur acteur dans un second rôle » et « Meilleur réalisateur », pour des films certes différents (Les Témoins, d’André Téchiné et La Graine et le mulet). Symboliquement, cette cérémonie des Césars du 22 février 2008 a bouclé une boucle, de manière inconsciente, peut-être. Sami n’était pas reconnu pour un rôle d’immigré, mais comme acteur à part entière, dans un film spécifiquement « français ». Abdel et son actrice (la gracieuse et émouvante Hafsia Herzi) ont vu leur tentative réussie d’orientalisation de la France, remerciée par le public (plus de 700 000 entrées, vrai succès pour un film « du milieu ») et la profession (critiques enthousiastes et reconnaissance de l’académie). Là était peut-être le vrai sésame : avoir le culot de filmer sur la longueur une danse du ventre et un repas typique du « Pays », avoir la folie de filmer la France « comme le Pays », sans s’excuser… Il n’est pas improbable que « quelque chose » de La Faute à Voltaire, le sentiment d’avoir réhabilité les rêves de Jallel, ait circulé entre Abdel et Sami, ce soir-là. C’est même une certitude.


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