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L’Étrange Festival 2012 : on fait le bilan

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Dix jours de projections, des dizaines de films décalés, fous ou rentre dans le lard : plus que jamais, l´Étrange Festival a été synonyme de sensations en tous genres et venues de toutes les époques.

Le rideau est tombé dimanche sur la 18e édition de l’Étrange Festival de Paris, une édition qui a plus que jamais été fidèle à son credo : surprendre, étonner, révéler et régaler les plus cinémaniaques de ses spectateurs. Mission accomplie donc pour Frédéric Temps, depuis vingt ans à la tête de cette manifestation qui cultive sa différence avec panache.

La manifestation a été inaugurée en beauté avec une cérémonie d’ouverture présidée par l’invité d’honneur de cette édition, le fringant octogénaire Kenneth Anger, qui a été au centre de plusieurs évènements (carte banche, ciné-concert, rétrospective de ses courts métrages) et a montré à 85 ans une jeunesse d’esprit qui en a étonné plus d’un. Projeté durant cette soirée, le Norvégien Headhunters a fait forte impression. Outre le fait que le film de Morten Tyldum ait remporté les deux prix de la cuvée 2012 (Prix nouveau genre et du public), cette adaptation racée et parfaitement huilée d’un roman du nouveau prodige scandinave Jo Nesbo a confirmé la grande forme actuelle du cinéma nordique, dans le domaine du polar en tous cas. Sadique et haletant, Headhunters oppose un cambrioleur classieux, émule de Thomas Crown, à un ex-mercenaire aux troubles motivations, chamboulant alors son univers basé sur le mensonge au fil d’une chasse à mort faite de coups bas et de double jeu. Un pur divertissement qui a visiblement régalé le public. À signaler que le film était précédé du nouveau court métrage de Quentin Dupieux, Wrong Cops, prélude à un long du même nom que le réalisateur de Rubber tourne en ce moment même.

Ce représentant du cinéma scandinave était accompagné par une production d’un fidèle de l’Étrange, Nicolas Winding Refn. L’Islandais Black’s Game ne fait aucun mystère de ses influences, des films de Scorsese à la trilogie Pusher de Winding Refn. Ce rise and fall au pays de Björk étonne par son décor pour le moins inhabituel, mais n’innove à part cela en rien, le moindre rebondissement de cette chronique sur des dealers de drogue étant relativement prévisible.

A very british festival

 
 
Sightseers de Ben Wheatley

L’autre cinématographie mise en valeur durant cette quinzaine a sans conteste été le Royaume-Uni. Un documentaire projeté durant une « Nuit British » proposée par Canal+ Cinéma rappelait bien en quoi les conditions étaient aujourd’hui réunies dans la Perfide Albion pour favoriser l’émergence de nouveaux talents. Et ils sont nombreux ! Invité pour une rétrospective de ses trois premiers films, Ben Wheatley a une fois de plus remporté le pari d’emmener le public dans des directions inconnues avec Sightseers (2012), comédie sanglante sur la virée d’un couple improbable de serial killers qui s’ignorent, dans un Yorkshire filmé comme une campagne lunaire, berceau d’une violence absurde servant de cache-misère au désespoir ambiant. Après Kill List (2011), c’est une nouvelle preuve du talent de l’infatigable Wheatley, déjà reparti sur un prochain tournage. Moins évident, chassant sur les terres de David Lynch et du cinéma bis italien, Berberian Sound Studio a quant à lui tout d’une promesse : celle que l’on entendra encore parler de l’intransigeant Peter Strickland. Sa plongée en huis clos dans le confinement d’un studio de mixage des années 70 en Italie flirte avec le cinéma expérimental, la part belle étant donnée au travail sur le son et aux vertiges identitaires d’un timide ingénieur déraciné. Beaucoup plus directs et jouissifs, Grabbers de Jon Wright et Tower Block de James Nunn et Ronnie Thompson rendent hommage au cinéma fantastique des années 80, Spielberg, Dante et Carpenter figurant parmi les modèles évidents de ces séries B assumées.

Mais la plus grande révélation de ce côté-ci de la Manche fut finalement irlandaise : lui aussi invité à Paris, Ciaran Foy a signé un petit coup de maître avec l’angoissant Citadel, cousin germain du Heartless (2009) de Philip Ridley. Plongée angoissante dans une cité HLM où la violence sociale se transforme en terreur fantastique, Citadel s’accroche aux basques d’un agoraphobe qui devra affronter ses peurs afin de s’échapper de ce purgatoire funèbre. Un parcours du combattant aux allures d’exorcisme pour un réalisateur qui avoue s’être inspiré de ses propres expériences.

Asie mineure

Motorway de Soi Cheang

Comme une contrepartie à cette représentation so british, le contingent asiatique s’est révélé particulièrement mince, les habitués sud-coréens étant par exemple absents, et les japonais peu présents, exceptés pour quelques « typhooneries » de plus (Dead Sushi et Zombie Ass de Noboru Iguchi) et quelques films d’animation, dont le totalement azimuté Afterschool Midnighters de Hitoshi Takekiyo et sa galerie de monstres et spectres hantant une école primaire. Nouvelle production Milkyway (donc Johnnie To), Motorway a divisé l’audience, beaucoup reprochant au film de Soi Cheang (Accident, Dog Bite Dog) de n’être qu’un succédané sans âme du Drive de Nicolas Winding Refn, d’autres soulignant son originalité, notamment le traitement de ses poursuites automobiles, avant tout basées sur la maîtrise de ses deux pilotes, un flic et un cambrioleur se pourchassant sans relâche. Le remake d’Histoires de fantômes chinois (Ching Siu-Tung, 1987), Chinese Ghost Story, a par contre fait l’unanimité contre lui : malgré des scènes de combat réussies, le film de Wilson Yip perd tout ce qui faisait la magie de l’original au profit d’un spectacle préfabriqué et sans âme.

Sanglantes provocations

Maniac de Franck Khalfoun

Autre remake au programme de cette 18e édition, le Maniac produit par Alexandre Aja et réalisé par Franck Khalfoun a procédé à quelques changements cosmétiques (Los Angeles au lieu de New York, les scènes majoritairement filmées en vue subjective) afin de faire oublier qu’il ne dit rien de nouveau dans un genre – le psycho-slasher en mode ultra-gore – dangereusement surexploité ces derniers temps. Mention honorable toutefois à Elijah Wood, très convaincant en avatar urbain de Norman Bates. Gore toujours, et pour le pire, avec l’insupportable Excision de Richard Bates Jr., parabole gonflante sur l’adolescence et la bigoterie américaine, sorte d’American Beauty (Sam Mendes, 1999) volontairement trash et, surtout, convaincu de son propre génie satirique. On retiendra surtout qu’il s’agit au départ d’un court métrage, rallongé grâce à l’intervention de quelques guest stars (John Waters, Ray Wise…) et d’artifices stupides réutilisés jusqu’à l’écœurement.

La provoc’ plus ou moins gratuite, c’est aussi ce qui caractérise God Bless America (Bobcat Goldthwait) et Antiviral, titres très « buzzés » dans les festivals. Avatar sans les costumes de Super, le premier dresse une sorte d’état des lieux misanthropique de la société yankee, confite dans sa bêtise et sa vulgarité, à laquelle s’attaquent deux outcasts guère plus pardonnables que leurs victimes. C’est drôle et méchant, un peu facile aussi, mais à force de tirer dans le tas, il arrive malgré tout que God Bless America touche de plein fouet sa cible. Antiviral tape aussi sur les mass media abrutissants, et est l’œuvre du fiston Cronenberg, Brandon, qui a travaillé en famille (sa sœur et sa maman figurent au générique) pour son premier long. Une plongée clinique et par moments fascinante dans un futur imaginaire (encore que…) où ce sont les corps des célébrités, leurs virus, leurs impuretés, que les fans s’arrachent. Le film n’est pas exempt de défauts et l’acteur principal, Caleb Landry Jones, un peu trop monolithique, mais pour un baptême du feu aussi délicat à gérer (rappelons que le film a été révélé au public à Cannes, en même temps que le Cosmopolis de papa), c’est plutôt réussi.

Fier représentant d’un cinéma fantastique espagnol continuant de puiser dans son histoire et soutenu par des producteurs francs-tireurs, Insensibles retrace sur deux époques différentes, présent et passé, la douloureuse trajectoire d’enfants nés insensibles à la douleur. C’est moins cet aspect surnaturel et inexpliqué qui intéresse le réalisateur Juan Carlos Medina, que les fantômes du passé que son pays se refuse à regarder en face. Le poids des origines, le mal corrupteur, la rédemption via la filiation, autant de thèmes dont traite cet ambitieux Insensibles plastiquement splendide, mais quelque peu déséquilibré par ses mécaniques aller-retours entre un passé captivant et un présent fastidieux.

Des révélations surgies du passé

Knightriders de George Romero

La caractéristique inchangée de l’Étrange, c’est de dégoter chaque année, à la manière de ce que réalise l’éditeur Wild Side sur le marché du DVD, des « introuvables » devenus cultes au fil du temps, pour des raisons qui, souvent, échappent à la raison. On peut être déçu par exemple à la découverte du Driver (1979) de Walter Hill, modèle évident de Drive et de jeux vidéos comme GTA et Driver, mais abîmé par les années, et pas uniquement sur la pellicule. Très conceptuel, ce glacial thriller urbain comporte au moins deux courses-poursuites à couper le souffle, mais pour le reste, le film n’est guère passionnant. Toujours dans cette thématique « Motorpsycho » qui faisait la part belle aux crissements de pneus, les vintage La Grande casse (Henry Blight Halicki, 1974) et Les Anges gardiens (Richard Rush, 1974) ont réjoui les amateurs de moustaches funky, de gags potaches et de poursuites destructrices en pleine Californie.

Plus iconoclaste, plus émouvant aussi, Knightriders (1981) était le bijou invisible du lot, un film réalisé entre deux zombie flicks par George Romero, et qui met en scène… des chevaliers à moto ! En fait, de doux rêveurs, recréant les joutes d’antan sur leurs deux roues, et fidèles à leur roi (les yeux bleus d’Ed Harris) dans leur volonté de rejeter les codes et les représentants d’une autorité répressive. Quelque part entre Bronco Billy (Clint Eastwood, 1980), Easy Rider (Dennis Hopper, 1969) et Seuls sont les indomptés (David Miller, 1962), Knightriders célèbre la liberté individuelle au sortir d’années 70 synonymes de désenchantement, mains sur le guidon et casque en fer sur la tête. Une révélation.

Le quota « action » du festival a été rempli de manière plus moderne lors du dernier jour du festival avec Dredd de Pete Travis, efficace coproduction adaptant cette fois fidèlement la BD culte du magazine 2000 AD, Judge Dredd. Pas de chichis, pas de réflexion, véritable jeu de tir garni de punchlines définitives, ce Dredd-là va directement à l’essentiel en 90 minutes d’un huis clos en immeuble qui rappelle The Raid de Gareth Evans (Dredd ayant été écrit avant) . Un dernier feu d’artifice qui a conclu dans un « bang » une édition une nouvelle fois euphorisante, riche de ses pépites surgies du passé comme de ses exclusivités piochées dans une inépuisable actualité.


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