Les Larmes de Madame Wang

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Madame Wang est un élan de vie dont la cause, pourtant incompréhensible, demeure essentielle…

L’hypocrisie humaine n’a pas de frontière, de culture ni d’époque, semble nous dire Liu Bingjian. Construisant son film comme un parcours apparemment rédempteur, le cinéaste impose en fait, par une structure symétrique, un constat sans appel : celui d’une humanité pourrie par un sang qui ne se renouvelle pas, mû par la circulation stérile du commerce qui bannit toute déviance, toute interaction purement et simplement humaine. D’un côté, le commerce matériel (les dvd pornos que Madame Wang vend au marché noir), dans l’ébullition assourdissante d’un Pékin sale où il faut survivre, de l’autre le commerce émotionnel (encore plus abject ?), en marge de tout vacarme urbain, celui des pleurs que l’on commande traditionnellement pour les cérémonies funéraires, dans le calme de la province du Guizhou.

La jeune femme incarne ce lien entre deux formes de société régies par deux formes d’échanges, de commerce : la société moderne, individualiste de Pékin où la femme anonyme (suivie en caméra épaule qui confère un caractère d’urgence à ses trajectoires) survit au jour le jour, à coups d’humiliation, et celle, plus ancienne, où le commerce, dissimulé derrière le rituel et la tradition (immuabilité illustrée par des « plans-tableaux » fixes), confère à chacun un statut, une respectabilité. Mais aussi différentes soient-elles, aucune n’accorde de place aux électrons libres, à ceux qui, mus uniquement par leur propre histoire, par leurs problèmes, refusent de jouer le jeu, de se plier aux règles, de prostituer leurs sentiments.

Car c’est bien de prostitution dont nous parle le cinéaste à travers sa mise en scène. Il y a tout d’abord ce plan frontal (indice de l’obscénité morale de la situation) sur la poitrine de Madame Wang qui, dans les rues de Pékin, appâte les clients en leur montrant les dvd pornos cachés sous son gilet. A l’impudeur nécessaire de cette situation (que la caméra filme en frôlant le corps du personnage) fait écho, dans la deuxième partie, un autre plan frontal (fixe, cette fois-ci), dans lequel le personnage devenu une célèbre pleureuse énumère face à la caméra les tarifs de ses prestations affichés sur un tableau, derrière elle. La prostitution, d’abord suggérée dans le premier plan, s’affiche alors clairement dans la composition du cadre de ce dernier. Là où, dans la survie, le corps ne servait que d’appât pour vendre quelque chose, Madame Wang devient tout entière l’objet de son commerce. Gagnant un statut, elle semble perdre sa liberté qu’emprisonnent les plans fixes : car il lui faut désormais livrer quelque chose de plus intime, de plus personnel, quelque chose qui lui appartient et qu’elle ne veut pas livrer : ses émotions.

Toute la force du film tient à la construction de cet incroyable personnage. Madame Wang n’a rien de sympathique et le cinéaste ne s’amourache jamais de son héroïne, ne lui accorde aucune complaisance. Mise en marche et animée par un seul souci d’argent, elle transgresse tout principe moral, éthique lié à la tradition comme à la maternité. Elle repousse les conventions comme l’intégrité, la filiation comme la fidélité, écartant, de sa démarche provocatrice et nonchalante, toute attache, toute mise en cage. La vérité de cette femme inclassable (car elle ne se livre pas) est révélée alors par la subtile mise en tension de plans larges où elle joue son rôle, se compose, provoque par un déhanchement impudique et une vénalité affichée ; et de plans serrés qui saisissent par bribes une forme de douceur, de sensualité, d’élan maternel. Inscrite dans son environnement, elle s’offre en spectacle. Saisie furtivement dans les plans rapprochés, elle semble nous accorder une petite part de son intimité. Toute en contradiction, elle est à la fois impulsive, méchante, protectrice, déterminée.

Madame Wang est un élan de vie (que fait jaillir magnifiquement les plans en caméra épaule) dont la cause, pourtant incompréhensible (sortir de prison un mari inconséquent qu’elle n’aime pas) demeure essentielle : privée de son seul moteur (la mort de son époux mettant fin à sa quête), elle perd sa seule vérité, unique attache et devoir lui donnant la force quasi inhumaine de s’affranchir du conditionnement social et moral. Le soulagement de cette fin de course s’exprimera dans une explosion de sanglots, seules véritables larmes du personnage que le cinéaste emprisonne, avec une tendre cruauté, dans un long plan serré final.

Titre original : Ku qi de nü ren

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Durée : 90 mn


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