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Le phénomène « séries », naissance d’une passion

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Les séries ne sont plus ce qu’elles étaient. Pourquoi? Comment? Retour sur un phénomène actuel d’une grande ampleur…

Encore considérée comme « mineure » il y a quinze ans, la fiction télévisée semble avoir gagné, depuis le milieu des années 90, ses galons d’art à part entière, de terrain esthétique et narratif digne d’attention. Non que les productions précédentes furent à proprement parler dénuées de saveur ou d’intérêt (La loi de Los Angeles ; Dream on ; Le Prince de Bel Air ; Starsky et Hutch ; L’agence tous risques… ne sont pas objets négligeables), mais semblait manquer aux concepts une ambition, un relief susceptible de les faire déborder du cadre trop peu flexible de la simple « distraction », du petit divertissement quotidien. L’avènement soudain de séries désormais cultes et référentielles, telles que Friends, NYPD Blue, Urgences, Seinfeld, OZ, Sex & the City ou Law and Order fut comme l’enclenchement, la marque de naissance d’une nouvelle philosophie de la télévision. Le principe de « familiarisation », d’accompagnement, inhérent à l’idée même de feuilleton ou de série, devait être pris comme point de départ pour de nouveaux paris formels, de nouvelles audaces théoriques, une nouvelle rythmique.

Prenant pour appui la sortie ce mercredi de l’adaptation cinématographique de la série glam new-yorkaise, Sex & the City, notre labo de cette semaine est surtout l’occasion de faire le point sur la désormais incontestable « égalité » entre le cinéma et la télévision, leurs très sensibles influences mutuelles. Certaines séries furent créées suite à des concours de circonstances empêchant un scénario d’être adapté sur grand écran (Les Soprano, chef-d’œuvre de David Chase mis à mal par la sortie de Mafia Blues…). Certains films trouvèrent sur le petit écran l’opportunité d’un épanouissement (parfois une usure) évident de leur concept (Highlander, dont la version télé est aujourd’hui encore bien plus « culte » et estimée que les films de piètre qualité…). Des projets d’adaptation de séries au cinéma tournent court (Friends). Restent en suspens (24 heures chrono). Ou aboutissent (Sex & the City, après bien sûr Mission : Impossible… mais avec cette fois le casting original). Plus et mieux que nulle part ailleurs (bien qu’en constant progrès, les séries françaises peinent encore à installer une signature, une tonalité durable et inédite), les States surent tirer du format même de la lucarne l’essence de souvent très ingénieuses édifications de récits.

« I’ll be there for you »

Ainsi les Rembrandts chantèrent-ils tous les soirs, de 1994 à 2004 (dix ans tout rond, un exploit) l’entrée de ces six nouveaux « Friends » dans nos vies. Le « you » en question désignant sans doute aussi bien l’attention mutuelle des membres de la bande que l’interpellation discrète du téléspectateur. Hors de question de ne délirer qu’entre nous, si nous sommes ici, c’est avant tout pour toi. Ce crédo presque subliminal sera ainsi non seulement la garantie, pour les scénaristes et comédiens, de maintenir l’attention de l’audience, le concerner à tout moment, mais surtout le prétexte intelligent à l’épanouissement progressif d’un ton, d’un débit, d’un vocabulaire trivialement branché. Jamais à l’abri d’un sursaut, d’un débordement, du moindre bug, les Friends sauront mêler au vautrage la finesse d’un bon mot (Oh… My… God !! répète à l’envie Janice, l’éternelle ex de Chandler), auront l’art enviable de mêler le désagrément, la gêne, d’un clin d’oeil post-moderne garantissant subtilement la mise en place d’un culte, assurant la postérité d’une réplique ou d’une séquence.

Nouveaux burlesques, un peu Chaplins, un peu Keatons, les personnages de sitcoms auront (par la grâce de la plume et du clavier d’une team de scénaristes et dialoguistes inspirés, spécialistes du punchline – la réplique qui tue – essentiellement recrutés sur scène, maîtres du stand up comme le grand Jerry Seinfeld) pour arme comique le sens inné de la situation. Récupérant pour leur compte tout ce que le cinéma américain (mais pas seulement, toute la contre-culture, le pop-art, la scène, le ciné indépendant, les shows télévisés) pouvait avoir d’immédiatement efficace, auteurs, producteurs et interprètes mettent ainsi en branle une immense machinerie, développent des stratégies aussi commerciales qu’artistiques reposant essentiellement sur un objectif : le contemporain. En effet, tant que tout ce qui circule sur l’écran concerne le téléspectateur (essentiellement un public d’adolescents ou d’adultes de moins de 50 ans), correspond à sa réalité, la réceptivité, la reconnaissance ne peut faire de doute (cf. les apparitions régulières de guests issus d’autres séries, du cinéma, dans leur propre rôle, jeu d’abîme insinuant que les personnages récurrents regardent et admirent ce que nous regardons et admirons, réagissent comme nous, en fans maladroits).

Ne pas voir en cette rapide tentative de « démantèlement » d’un système une quelconque volonté de désacralisation, mais plutôt la reconnaissance sobre d’un génie, d’une méthode d’autant plus estimable que n’œuvrant qu’à une profonde recherche de satisfaction, d’adhésion complice du public. Regarder la télé, en même temps que distraction, devient acte démocratique, velléité participative. Ancrés au sol instable du réel, nulle part ailleurs qu’ici et maintenant, au présent du spectacle et de sa possible interactivité, tous et chacun en un seul et même champ (chant). Les Rembrandts, davantage qu’un générique, illustrèrent par leur douce promesse (« I’ll be there for you ») une ère nouvelle, déjà perceptible antérieurement par le biais par exemple de Seinfeld (première sitcom ouvertement consciente de son intelligence absurde), balbutiante en 94, généralisée depuis (pour le pire comme le meilleur) : celle de la modernité télévisuelle, faite de ruptures de ton et de récupérations express.

Terrains d’urgence

Mais cette complicité, cette contemporanéité ne pouvaient bien sûr se limiter aux trois murs de la sitcom. Là où l’ascendance théâtrale contraignait cette dernière à importer les références dans le cadre restreint de la scène, la série télévisée classique gagnait quant à elle à jouer au maximum de l’usage de ses lieux d’élection. Une série policière (NYPD Blue, New-York 911 (Third watch)…) se devait de saisir aussi bien la vie, le mouvement dans le commissariat que sur le terrain. Idem pour la série médicale (Urgences), accompagnant en de souples chorégraphies les trajets entre blocs opératoires et couloirs, lieu du drame et hôpital. S’intéressant aux professionnels, aux sacerdoces (soigner tant bien que mal la société au risque de se perdre, oublier sa propre vie), la série creuse avec audace dans la chair d’un réalisme nouveau, d’une authenticité documentaire. Les personnages gagnent en relief, en épaisseur (Sipowicz et Simone tombent malades, ne sont pas à l’abri des balles, contrairement aux cools Starsky et Hutch…), les temps morts sont légion. Surtout, chose essentielle, la fiction repose désormais sur l’analogie entre public et privé, la mise à égalité de l’activité (l’héroïsme, la rigueur professionnelle) et de l’intime (l’amour, la mort, le doute).

Si les années 90 sont bien sûr celles de X Files, Sliders ou Buffy, d’une réactualisation mi-sérieuse mi-décalée des codes du fantastique et de la science-fiction, ici aussi par un jeu constant de correspondance entre regardant et regardé, c’est pourtant bien de leur imparable souci de l’ancrage, la faille, le non-héroïsme que résultera le sacre de la série. Les personnages récurrents deviennent progressivement témoins de leur époque, symboles et observateurs de leur temps. Leurs expériences entrent en résonance avec celles de nos vies (le 11 Septembre sera en ce sens la triste mais passionnante occasion de consolider cette contemporanéïté, le Peuple sera en un même élan à l’écoute de Georges W. Bush et du Président démocrate de The West Wing). Se fait jour comme le sentiment d’une bienveillance télévisuelle, une mise en lumière du moment, dépassant la classique relation spectacle/spectateur du cinéma. C’est en cela que la télévision sût mettre à profit son caractère a priori mineur, utiliser le format réduit, la domesticité du poste comme moteur d’une belle recherche sur le commun.

Mais ce jeu sur le quotidien, cette intégration de la banalité n’étaient bien sûr qu’un début. Restait à mêler à cette normalité un supplément, à styliser ce commun à dessein de créer, why not, un véritable « prestige » télévisuel. A faire des Emmy Awards une cérémonie aussi culte et attendue que les Oscars. La série télévisée, en même temps qu’elle procédait à sa fine réévaluation, aspirait à faire de ses acteurs, ses personnages, ses corps, de véritables icônes. Pour cela, il lui fallait passer un cran au-dessus au niveau des thématiques et propositions esthétiques et conceptuelles. La fin des nineties, le début des années 2000, seront horizon d’audace, de culot, de décomplexion. Ainsi s’instaurera progressivement ce qui pourrait être nommé la « HBO’s touch », la naissance de séries telles que Sex & the City, Les Soprano, Oz, Six Feet Under et The Wire dont les sujets (les mœurs new-yorkaises, la dépression mafieuse, l’homosexualité et le racisme carcéraux, une entreprise familiale de pompes funèbres, l’infiltration des bas-fonds en regard d’une certaine corruption d’état) apparaîtront comme de troublants appels à une forme d’insurrection, de non assagissement thématique.

Les années 2000 connurent et connaissent aujourd’hui encore une sorte de « révolution » au sein du monde de la série télévisée. Le format s’est définitivement transformé. Les séries d’une vingtaine de minutes sont de plus en plus rares, laissant la place à un format 52 minutes très en vogue désormais. On le sent, la série se dirige de plus en plus vers une forme « cinéma », le format étant son premier pas. Adieu, ou presque, aux séries n’ayant seulement que deux ou trois lieux de vie pour leurs personnages. La série vit désormais au « grand air ». Les thématiques se révoltent également. La série fait fi du « tout humour » version Friends ou Seinfeld et ouvre grand ses bras à des sujets plus noirs, plus durs, plus tristes. Mais pas uniquement. Les années 2000 voient également l’émergence d’un autre type de séries, la série féminine-féministe, Sex & the City en tête.

Women, Sex and Rock n’roll

D’Ally McBeal à Sex & the City en passant par Clara Sheller (on se demandait où étaient les séries françaises), on peut dire que les femmes, la trentaine plus ou moins célibattante, ont envahi le petit écran et une partie de l’univers sériel. Là où l’identification n’était plus de mise, cette dernière revient ici au galop. Qui ne s’est jamais vu à travers la déjantée Ally dont les hallucinations se font de plus en plus nombreuses au fil des épisodes ? Qui ne s’est pas reconnu (en partie) en Carrie, Charlotte, Miranda ou bien encore Samantha ? La ressemblance, certes plus difficile, existe également avec les Desperate housewives de Marc Cherry et Charles Pratt. Ces quatre dames de Wisteria Lane, un brin plus coincées et réactionnaires (femmes au foyer et maris qui travaillent, l’avortement qui n’est pas une option…) que leurs consœurs new-yorkaises, ont tout de même trouvé un audimat très élevé.

Mais concentrons-nous sur ces quelques séries où ce sont les femmes qui portent la culotte.
Quand les filles débarquent, c’est avec grand fracas. Finies, les discussions prudes entre copines et welcome aux discussions crues qui tournent autour du sexe…les mecs n’en ont désormais plus le monopole. Nos quatre célèbres new-yorkaises sont là pour nous le prouver et nous le rappeler si jamais. Néanmoins, chacun(e) pourra se retrouver en elles car chacune d’elles a son caractère bien distinct. Carrie, journaliste, femme indépendante, n’a pas fait de croix sur le grand amour mais n’en a pas fait non plus sur les coups d’un soir. Miranda, avocate, évolue peu à peu passant des hommes à un homme. Charlotte, quant à elle, croit dur comme fer au prince charmant, au Mariage avec un grand M et à la Famille avec un grand F. Samantha, en revanche, croit surtout aux princes charmants qu’elle avale quotidiennement avec grand appétit. Il y en a donc pour tous les goûts. Et tous les sujets s’invitent à la table (des restos chics, cafés lounge, bars branchés… de Manhattan of course) de ces quatre amies toujours soudées, ou presque. Sexe, drogue, contraception, avortement…mais aussi peur de vieillir, célibat, mariage, enfants…tout y passe. C’est le cas également dans la série The L Word. Les mêmes sujets sont abordés, même si les hommes y ont beaucoup moins de place.

La série est devenue un miroir. Miroir de nos sociétés, mais aussi de nous-mêmes, elle donne l’occasion aux spectateurs de se retrouver, de se voir en elle mais également de s’attacher aux différents personnages et donc d’attendre la suite de leurs aventures avec impatience…L’addiction rentre en ligne de compte. Quand les Friends, Sliders, Urgences, Seinfeld et autres pouvaient se regarder indépendamment les uns des autres, difficiles actuellement de louper un épisode de Six feet under, The Sopranos , Oz, Prison Break, 24 heures chrono, The L Word, Sex & the City… sans se sentir un brin perdus. Aujourd’hui, le spectateur de séries est devenu un spectateur accro.

Quand la mort paie…

Un autre pan de la série d’aujourd’hui suit les traces parfois morbides d’Urgences, mais sort (pas toujours car Dr House garde sa "blouse") du domaine aseptisé de l’hôpital pour sombrer dans un univers plus sombre et plus froid où l’humour (souvent noir) trouve tout de même sa place.

Les univers de plus en plus sombres ont la part belle au sein des séries. Que l’on soit dans la police, l’univers carcéral, la mafia, l’hôpital ou bien encore les pompes funèbres, désormais la Mort s’invite à toute heure. Cependant, pour compenser cela, le cynisme tient une grande place (n’est-ce pas Dr House ?) et l’héroïsme est là pour contrebalancer cet aspect très dark de la série d’aujourd’hui.
L’histoire commence avec Oz et The Sopranos, rapidement rejoints par Six feet under et 24 heures chrono. Suivront ensuite The Shield, Dexter, Dr House et compagnie… Dans ces séries, l’addiction ne passe pas, à première vue, par une identification aux personnages, quoique ce puisse parfois être le cas. Mais au premier abord, les univers semblent bien différents des nôtres. C’est vrai, en quoi sommes-nous proches d’une famille de mafieux dont la tête consulte un psy ? Ou encore, qui de nous vit dans une maison de pompes funèbres ? Qui, également, est un agent spécial de la CAT (cellule anti-terroriste) et doit sauver le président des Etats-Unis ? Qui, encore, à l’image du Dr House, est confronté à des cas de maladie très rares ? Si certains se retrouvent en ces personnages, ils sont loin de représenter la majorité et pourtant, toutes ces séries ont leur dose -parfois très forte- de fans.

Accro le spectateur est, accro le spectateur restera ?

Certaines séries savent tenir la distance là où d’autres s’essoufflent au fur et à mesure des saisons. Néanmoins l’addiction est belle et bien réelle. Sans voir dans ces personnages hors du commun un reflet de notre propre image, les séries nous renvoient tout de même une certaine représentation de la société dans laquelle nous vivons à travers un prisme très souvent déformé et déformant, mais dont les bases sont bien réelles. 24 heures chrono empruntent aux Etats-Unis sa peur d’une menace terroriste venant de l’extérieur. Dr House se base sur des maladies inconnues ou très rares qu’il réussit parfois à résoudre et d’autres fois non. Chez Oz, et également dans Prison Break, l’univers carcéral concentre toute la violence que l’on peut retrouver à l’extérieur entre diverses communautés (nazis, homosexuels, hispaniques, afro-américains…). Six feet under, quant à elle, en invitant la mort à chaque épisode, confronte le spectateur à une réalité, certes dure, mais qui touche un jour ou l’autre tout un chacun. Poussées à l’extrême, ces séries sont tout de même la représentation d’une certaine forme de réalité créant ainsi une envie, parfois un besoin, de la part du spectateur de s’y attacher et de n’en perdre aucune miette, revenant ainsi chaque semaine, fidèle au rendez-vous.

Les séries sont alors devenues un véritable phénomène de société. Tissant un lien social entre des gens de catégories socioprofessionnelles très diverses, la série fait partie intégrante de la vie d’un grand nombre de spectateurs du petit écran. Sur le net, des communautés de fans se créent autour de chacune des séries, rassemblant ainsi des gens des quatre coins du monde. L’arrêt d’une série soulève souvent la grogne de ses plus grands fans qui s’insurgent, font une pétition et parfois même d’autres actions d’envergure obtenant parfois gain de cause, c’est-à-dire le retour à la vie de leur série préférée. Véritable objets de culte, les séries gonflent, rayonnent à travers le monde notamment grâce au web.
Alors, phénomène voué à s’amplifier avec le temps ou à disparaître au fil des années ?



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