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L’art est difficile, la critique l´est encore plus

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Quand un critique entre dans une salle obscure, il coupe son coeur en deux…

Un morceau est tout amour pour le cinéma, c’est le morceau « cinéphile », la partie objectivement toute bienveillante pour chaque objet de cinéma, celle qui respecte toujours l’entreprise ô combien difficile de la réalisation d’une œuvre, ou du moins d’un film, qui admire toujours l’audace des faiseurs, lui qui est un bout observateur. Et puis il y a l’autre morceau, souvent le gauche qui, c’est bien connu, est plus traitre. Celui-là a été façonné à l’intransigeance, à l’analyse sévère, au jugement, à l’injuste subjectivité aussi, et à la semonce professorale parfois.
Voilà de quoi est fait le cœur d’un critique, et n’en déplaise à certains, il y a bien un cœur sous cette allure de scribouillard raté du cinéma.
Fini de rire, le propos est bel est bien sérieux, et même s’il m’amuse de l’enrober de quelques clichés éculés (et encore), il y a fort à faire pour tenter de comprendre l’aura tantôt négative (entachée de lourds a prioris), tantôt fascinante de cette activité si particulière qu’est la critique.

Le cinéma a bien souvent mis en scène le monde de la presse et du journalisme, parfois avec fascination et ferveur (All the President’s Men,  Zodiac), mais on note la récurrence de personnages de journalistes individualistes, fureteurs, peu fiables, flairant le scandale, menteurs par ambition, voire carrément hystériques (Robert Downey Jr dans Tueurs Nés, et finalement le même dans Zodiac, grand journaliste charismatique, mais personnalité instable et alcoolique !).
Le critique est le plus souvent le pendant agressif du journaliste. Dans le génial film très noir, Sweet Smell of Success (Le grand chantage) d’Alexander Mackendrick, l’artiste est un innocent, manipulé sans répit par un célèbre chroniqueur machiavélique (très méchant Burt Lancaster dans un registre qu’on lui a peu connu) et son sbire, en la personne de Sydney Falco (également très bon Tony Curtis), agent de presse ambitieux et sans scrupules. Magnifique film noir, et portrait au vitriol d’un univers artistique où celui qui a le pouvoir (en l’occurrence celui d’écrire et de faire la pluie et le beau temps dans le milieu artistique), peut contrôler la vie et le destin des autres.
On rit plus franchement en repensant au personnage d’Anton Ego, critique culinaire aigri et influant du film Ratatouille, qui, s’il se consacre aux mets de bouche, n’en est pas moins le stéréotype du critique frustré et sans pitié, tout juste sauvé par sa soudaine clémence, le jour miraculeux où une ratatouille de génie le transporte dans la cuisine de son enfance. Qu’advient-il également au personnage de critique de cinéma dans La Jeune fille de l’eau de M.Night Shyamalan ? Croqué par une bestiole ! Tout bonnement défini comme le personnage qui empêchait le récit d’avancer, le réalisateur le supprime donc avec un plaisir manifeste.
Dans le documentaire Je t’aime…moi non plus, réalisé en 2007, Maria de Medeiros s’interroge sur la nature du lien entre critique et cinéastes. Au détour d’interviews de réalisateurs pleines de fiel et assez drôles, on a droit de la part de Ken Loach (que j’adore, je ne le prendrais donc pas personnellement, bien que j’ai à redire de son It’s a Free World !) à la pique la plus acerbe. Pour définir le lien entre critiques et cinéastes, celui-ci le compare à la relation qu’entretiennent les chiens et les lampadaires ! Les critiques sont les chiens, au cas où quelqu’un n’aurait pas suivi, encore qu’ici…

Plus sérieusement, une partie encore de la profession du cinéma (notez que bien communément, la critique est exclue de cette profession !) se méfie de la critique comme de la peste, et conserve cette défiance vieille comme Griffith. On sait par exemple que certains cinéastes, Luc Besson et Jean-Jacques Annaud pour ne pas les citer, ont par le passé interdit l’avant-première de leurs films aux critiques de Télérama. Mais vraiment, de quoi ont-ils bien peur ?
Si une critique influe réellement sur le choix du spectateur, peut-on encore le mettre sur le compte du talent du cinéaste ou celui de la critique (ou du non-talent respectif) ? On pourrait peut-être plutôt chercher du côté du nombre toujours plus élevé de films en salles chaque semaine, qui oblige le spectateur à faire des choix, ce dernier pour cela s’en remettant parfois à la plume d’un humble serviteur.
Ceci étant dit, il ne faut pas prendre le spectateur pour un mouton, il est et restera toujours le baromètre le plus précieux des cinéastes, bien indépendant de l’influence supposée de la critique. Ne parle t-on pas de toute manière de « succès public » et de « salué par la critique », en prenant bien soin de dissocier les deux modes de rencontre avec les films ?
Il est quand même intéressant de noter l’éternelle présence de la critique de cinéma dans le circuit de diffusion, comme l’atteste souvent son phrasé entre guillemets sur les affiches de cinéma. Certains studios Hollywoodiens avaient même inventé de faux critiques, toujours enthousiastes et ravis des films qu’ils venaient de voir, prêts à mettre leurs trois petites étoiles dans le coin de l’affiche.

Il faudrait aussi se mettre d’accord sur ce qu’est une critique de cinéma. Après George Sadoul, François Truffaut et les autres, Serge Daney et la TV, les nouveaux cinéphiles, Jean Douchet, les éternelles redéfinitions des lignes éditoriales des éternels journaux de références (Cahiers Vs Positif), le développement du web journalisme, des innombrables blogs de cinéphiles qui irriguent la toile d’analyses, de papiers d’humeurs et de coups de gueules, on se ne sait plus très bien ce qu’il en est de la critique de cinéma, de sa forme ou de ses enjeux, de son utilité, de sa portée ou bien même de son importance.
Y a-t-il encore une règle pour écrire une critique, pour justifier qu’un regard de spectateur, de passant ou de cinéphile, ait droit de plume ? Et surtout, l’inlassable débat de la légitimité de celui qui se déclare apte à décrypter une œuvre pour offrir son jugement au plus grand nombre est-il encore possible ?
Quoi, j’entends que les critiques sont des artistes non-déclarés, ou déclarés ratés ! Mais si Truffaut, Godard et les Jeunes Turcs n’étaient pas devenus cinéastes, leurs écrits prodigieux, le travail de légitimation et d’écriture de l’histoire du cinéma en marche qu’ils ont accompli seraient passé à la trappe, sous prétexte qu’ils n’étaient que des râleurs, des petits journaleux sortis d’on ne sait où, pourfendeurs d’un cinéma qui convenait à tout le monde.
Après tout, il faut avoir un égo bien modeste pour n’être à jamais que l’observateur de la création artistique, et se mettre à son service !

Car contrairement à l’idée reçue, si le cinéaste prend toujours des risques en faisant un film, le critique aussi, dans une moindre mesure peut-être, mais son goût du cinéma et du papier bien fait le pose face à ses devoirs. Une critique se construit, elle est un texte littéraire au même titre que les autres, sans que l’on ait jamais pu décider où, entre le journalisme et le travail de l’auteur, elle pose ses valises. Pour l’écrire, il faut que le cinéma soit passé au crible, le film déconstruit, l’âme du cinéaste broyée et décomposée jusqu’à en extraire sa substantifique moelle. Le critique ne voit pas un film pour en faire une histoire, il détruit toute sa structure dans son texte, le met en pièces afin de mieux révéler un génial mouvement de caméra, une mise en scène encore innovante, une expérience sonore unique.

Mais encore, pour qui peut bien écrire le critique ? Pour lui-même diront les mesquins, pour lui seul et pour les autres scribouillards, ils écrivent entre eux, se lisent entre eux, qu’importent s’ils sont compris par les lecteurs, et par les cinéastes qui ne reconnaissent plus leurs propres films dans les papiers qui en parlent.
Il est j’en suis sûre arrivé à beaucoup de lecteurs/spectateurs en puissance d’aller voir un film parce qu’il « parait qu’il est pas mal ». Les machines à information, promotion et abatage publicitaires fonctionnent bien merci, et les critiques ne sont face aux armes promotionnelles qu’une part modeste dans la machine à séduire les spectateurs. La critique sert-elle bien à cela de toute manière?
Si en France, la critique comme instance de légitimité culturelle est encore bien prégnante, son ambition ne devrait pas être de prétendre avoir le bon goût, l’érudition ou la présomption suffisante pour décider quel film mérite d’avoir ou pas des spectateurs.
Pour une raison simple, c’est que la critique n’a pas, et n’aura jamais le monopole de la parole. Un texte paru sur le net, dans un journal, un blabla à la radio sera malgré toute la verve possible en deçà du simple désir de spectateur. Le film, par son unicité, son attrait si calibré, personnalisé, aura toujours l’avantage sur la multiplicité, la dispersion des critiques. Le film est unique, vecteur d’une identité si forte que tous les avis émis sur lui se perdent en chemin.

C’est pourtant dans ce foisonnement de point de vue, d’analyses, cet échantillonnage de la lecture d’une seule œuvre que la fonction critique acquiert paradoxalement sa force. Elle est multiple, démocratique, et elle continue de participer à la réception des œuvres, à écrire et à penser le cinéma et son histoire dans un à côté si particulier. A côté des préoccupations de box-offices, à côté des enjeux politiques, à côtés des cinéastes, aux côtés des spectateurs et toujours pour le cinéma.

 


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