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La religieuse portugaise

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Le sujet tout d’abord : la capitale portugaise, choisie comme lieu de tournage d’un film. Un lieu de cinéma, où un réalisateur (incarné par Eugène Green lui-même) vient tourner les plans muets d’une adaptation des Lettres portugaises. Ce roman épistolaire, où une jeune religieuse du XVII ème décrit la force de son amour païen pour […]

Le sujet tout d’abord : la capitale portugaise, choisie comme lieu de tournage d’un film. Un lieu de cinéma, où un réalisateur (incarné par Eugène Green lui-même) vient tourner les plans muets d’une adaptation des Lettres portugaises. Ce roman épistolaire, où une jeune religieuse du XVII ème décrit la force de son amour païen pour un soldat français, avant d’être attribué au français Guilleragues, a été traduit et publié en France sans que son auteur ne soit connu. On a longtemps cru qu’une jeune religieuse franciscaine du couvent de Beja en fut le véritable auteur, consacrant du sceau du romantisme véritable cette œuvre fictionnelle.

Du matériau d’origine, Eugène Green, tout comme le personnage du réalisateur, ne garde que quelques lignes, dites en voix-off par l’actrice principale. En effet, le texte littéraire est évacué de la fiction, puisque les dialogues ont été enregistrés à Paris, et l’équipe présente à Lisbonne ne tournera que des plans sans son, où seuls deux acteurs jouent, muets. Par cet amusant artifice, Eugène Green affirme son indépendance face à une œuvre lyrique qui aurait pu être encombrante, et les dialogues qu’il met dans la bouche de ses acteurs sont les siens.

Il réaffirme aussi la primauté de l’image, du plan dans son cinéma, et le tournage dans le film lui donne l’occasion d’affirmer un parti-pris d’immobilisme, où la rigueur des plans et leurs durées appellent la contemplation. La contemplation d’une ville tout d’abord, Lisbonne la magnifique, qui semble ici vidée de ses habitants pour le plaisir de Julie. Incarnée par Leonor Baldaque – dont le regard reste un des plus expressifs qu’il ait été donné de contempler chez une actrice –, Julie est l’actrice française qui interprète la religieuse, déambulant dans la ville au gré de ses moments libres.

Si le film est une balade langoureuse et une ode à Lisbonne, à travers notamment quelques appartés musicaux, où le fado vient donner la parole à la ville, le réalisateur le construit également comme un parcours initiatique où la jeune femme réapprend le sens des choses grâce à ses rencontres. Julie se déplace constamment, et chaque discussion, diner ou conversation sont des temps d’arrêt, filmés en stricts champs contre-champs, où se déploie toute la force du langage selon Eugène Green. Faisant dire à un personnage, qui souhaite rester toute sa vie dans les bras de Julie, que « la modernité proscrit l’immobilité », le réalisateur n’en exploite pas moins ses moindres possibilités de mise en image. Raideur des corps, économie de mouvements des acteurs, et fixité du cadre offrent finalement au spectateur la pleine possibilité du regard, le temps de voir, et aussi d’écouter.

Car rarement dialogues n’ont été aussi soignés, aussi beaux et aussi évocateurs que ceux de La religieuse portugaise. Cet anti-naturalisme formel restitue justement toute la beauté de la langue portugaise, et atteint son paroxysme lors d’une discussion sur l’amour entre Julie et une jeune religieuse rencontrée dans une église. Ce face à face envoutant, où chacune des deux femmes offre sa vision de l’amour, charnel et terrestre chez l’une et spirituel chez l’autre, est un moment de grâce cinématographique possible justement par la précision d’un dispositif de cinéma travaillant cette lenteur, cet immobilisme pourtant si plein d’énergie.

Si la jeune religieuse dit à Julie, comme Eugène Green que « la raison, c’est la source de tous les maux du monde moderne »¹, c’est en substance pour réaffirmer le pouvoir quasi magique, presque mystique, que le réalisateur accorde au récit cinématographique. Récit d’une découverte de soi, ballade hypnotique dans une ville envoutante, et surtout véritable plaidoyer pour le romantisme, La religieuse portugaise est une œuvre majestueuse, et surtout un geste de cinéma, une revendication, un appel à prendre le temps de mieux voir et de mieux écouter.
A ce titre, si le passage en DVD prive bien entendu le spectateur de l’entière beauté de certains plans qui méritent le grand écran, la vision du film n’en souffre pas, puisque le petit écran accentue cette primauté des dialogues, et fixe l’attention du spectateur sur ceux-ci.

Les Suppléments

Intéressante interview du réalisateur par Jean-Baptiste Morain, journaliste aux Inrockuptibles, et surtout, un court-métrage réalisé en 2007 par Eugène Green, Correspondances, qui explore la thématique de la correspondance comme médium au discours amoureux.

¹ Entretien avec Eugène Green du 9 octobre 2009 : http://www.iletaitunefoislecinema.com/entretien/3243/eugene-greendela-religieuse-portugaisea-la-naissance-dun-certain-cinema


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