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La Garce

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Adapté du roman de Stuart Engstrand, La Garce de King Vidor ne décline pas, comme on pourrait s´y attendre, le mythe de la femme fatale des hard-boiled movies.

King Vidor, sacerdoce de la conscience américaine, place d’entrée l’ambition de son film dans une prophétie biblique intrigante.

“This is the story of Evil…”

Le message de départ sonne comme un terrible présage. Une rencontre avec le diable. Le diable est en réalité une femme. Bette Davis incarne Rosa Moline, l’épouse du docteur Louis Moline (Joseph Cotten), qui s’éprend d’un ami, riche industriel au sommet de sa carrière. Délaissant son mari, elle prépare sa fuite pour mieux retrouver son amant. On pourrait croire que Rosa Moline incarne l’ombre de cette femme fatale, séductrice puis castratrice. King Vidor préfère une peinture plus originale.

D’un côté, Rosa vit dans une dépendance affective à l’égard de son amant. Ce dernier ne semble pas réellement intéressé par Rosa. Ses sautes d’humeur prennent ainsi rapidement des allures pathétiques. Derrière la dureté de son comportement avec son entourage, Rosa est complètement obnubilée par cet homme qui ne lui rend pas cette dévotion. D’un autre côté, son mari reste passif et distant. Joseph Cotten demeure aussi mystérieux dans son interprétation que ses précédents rôles, à l’image des Amants du Capricorne et du Troisième Homme (1949). Il ne se livre que rarement. Il incarne un personnage posé, distant de ses propres émotions.

A cet égard, le manque de connexion affective entre les deux protagonistes évince l’intensité dramatique du polar noir. Au lieu de peindre un film noir, King Vidor met à nu les sentiments des personnages.

“…For our soul’s sake, it is salutary for us to view it in all its naked ugliness once in a while”

Le polar noir emprunte généralement une tonalité narrative volontairement corrosive. Cette référence à la « mesquinerie » (ugliness), dans le message introductif, vise à qualifier le comportement de Rosa. Cependant, la démonstration ne convainc pas. L’image de la femme fatale est ainsi fort différente de Out of the Past (1947) de Jacques Tourneur ou de A Place in the Sun (1951) de George Stevens. Dominatrice, intelligente, froide, manipulatrice, autant de qualificatifs qui définissent traditionnellement cette îcone. Rosa Moline ne porte toutefois pas le même costume. Impulsive, anxieuse, instable, cette « Garce » ne s’apparente pas à la femme fatale, égérie du film noir. Le « naufrage affectif  » du personnage incarné par Bette Davis vaudra d’ailleurs à l’actrice quelques remarques acerbes mettant en avant le mauvais choix de ce rôle. Il est vrai que la critique préfère retenir sa performance, l’année suivante, dans All About Eve (1950).

Derrière le masque de cette « femme fatale » se cache en effet la sensibilité de Bette Davis. Le message d’avertissement de départ sème inutilement le trouble. Son interprétation trahit la lettre du scénario. Il demeure qu’en définitif, le portrait de cette femme sous influence séduit, notamment par le déshabillage « involontaire » de ces sentiments. L’humanité de Rosa Moline efface l’écriture amorale du conte. Conséquence imprévue, la Garce se transforme en un film profondément féministe. Inattendu et délicieux.

 

Titre original : Beyond the Forest

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Durée : 95 mn


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