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La Belle personne

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Un peu plus d’un an après sa comédie musicale douce-amère, Les chansons d’amour, qui elle même sortait moins d’un an après l’intimiste et « foufou » Dans Paris, Christophe Honoré nous revient donc avec La Belle personne, « libre adaptation » du roman de Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves. La cour du roi […]

Un peu plus d’un an après sa comédie musicale douce-amère, Les chansons d’amour, qui elle même sortait moins d’un an après l’intimiste et « foufou » Dans Paris, Christophe Honoré nous revient donc avec La Belle personne, « libre adaptation » du roman de Madame de Lafayette, La Princesse de Clèves. La cour du roi Henri II, revisitée par les obsessions du cinéaste, laisse ainsi place aux cours d’un lycée du XVI ème, en 2008. Mademoiselle de Chartres, future Princesse de Clèves, devient Junie, belle ado mélancolique de 16 ans (jouée par Léa Seydoux), petite amie d’Otto (Grégoire Leprince-Ringuet), pas tellement Prince, encore moins « de Clèves ». Cette adaptation de l’illustre roman du XVII ème siècle (dont par ailleurs le récit était situé un siècle plus tôt) n’étant pas la première (ont notamment marqué l’année 1999 La lettre, de Manoel de Oliveira et La fidélité, d’Andrezj Zulawski), ne se pose plus prioritairement la question de la juste adaptation au contemporain de l’œuvre d’origine, de la pure fidélité au texte. Honoré le précise lui-même : « […] il ne s’agit pas à proprement parler d’une adaptation mais d’une proposition de lecture du roman.[…].La question de l’adaptation littéraire m’ennuie, c’est une question vaine, surtout dans le cinéma français où tous les bons cinéastes ont couché avec la littérature. Il n’y a pas d’adaptation, il y a des romans qui infusent les films et dont la mise en scène offre une lecture personnelle ». Reste donc à saisir la part de « Christophe » (jeune cinéaste en voie d’épanouissement dans le bain du cinéma français, aux figures de style particulièrement reconnaissables depuis deux films) guidant le nouvel «Honoré » (auteur d’un nouveau film à n’évaluer que pour lui-même, en regard de ses propres forces et faiblesses, davantage que sous l’influence d’une affection première).

« Aimer ce que nous sommes »¹

Côté « Christophe », nombre de délices, de petits plaisirs gratuits dont l’assez immédiate saveur n’a d’égale que la transparente référence à ce qui constituait (partiellement) la grâce de Dans Paris et Les Chansons d’amour (qui seraient les deux premiers opus d’une trilogie sur la jeunesse parisienne, achevée ici) : surgissement inattendu (désolé…) du visage de Chiara Mastroïanni, sourire complice envers Junie, seule à la table d’un café, en un jeu de champ/contre-champ répondant à une chanson d’amour environnante (« Elle était si jolie », souligne Alain Barrière… ). Beau vague à l’âme de Grégoire Leprince-Ringuet, retrouvant le temps d’une song pré-mortem (signée du fidèle Alex Beaupain, auteur césarisé des titres pop des Chansons d’amour) l’élan d’Erwann, le jeune gay du précédent film. Court récit des amours tumultueuses d’une jolie bibliothécaire incarnée, le temps de quelques plans, par Clothilde Hesme. Mais surtout, éternel retour de celui qui semble bel et bien être devenu son « acteur fétiche», tel Lee Keng-Sheng pour Tsaï Min-Liang, Di Caprio pour Scorsese, Léaud pour Truffaut : le dandy aux cheveux noirs corbeau, Louis Garrel.

Tout amateur de l’univers encore en voie d’installation de « Christophe » ne pourra que trouver satisfaction à la seule apparition de ces figures déjà familières, encore trop neuves pour paraître « imposées », peut-être trop autonomes par rapport au récit du présent film pour affirmer davantage que leur unique fonction « référentielle ». Pure ivresse du « clin d’oeil », étrange séduction du « déjà vu » (à l’américaine). Why not ? Dans Paris, déjà, sous couvert de la chronique d’une dépression amoureuse, n’avait-il pas pour principal soucis de donner à l’espiègle Jonathan (Garrel) l’opportunité de survoler les rues de la capitale au seul souci d’une réactivation de l’esprit « Nouvelle vague » ? Marie-France Pisier, la Colette de Truffaut, amour d’adolescence d’Antoine Doinel le temps d’un moyen-métrage (Antoine et Colette, sketch du film collectif L’amour à vingt ans, 1962), retrouvée des années plus tard (L’amour en fuite, 1978), devenait mère de deux grands garçons, divorcée du vieux beau Guy Marchand. Louis Garrel cumulait les conquêtes en une journée (dont Helena Noguerra, femme de Katerine, chanteur hautement marqué par l’esprit NV), tel un Poiccard sans poisse…. Les chansons d’amour, du drame originel de la perte de l’être aimé, se laissait, au fil des séquences et circulations, happer par une fièvre musicale pouvant aisément renvoyer à Jacques Demy… Le fond de ce cinéma repose sur l’autonomie de formes d’autant plus libres qu’immédiatement délestées du poids d’une quelconque justification. Les signes de la Nouvelle Vague sont ainsi d’autant plus reconnaissables que libérés de toute inquiétude quant à la  bonne  perpétuation d’une certaine « histoire du cinéma ». Il semblerait alors, au vu de La Belle personne, que Christophe ait désormais assez de sa propre histoire, de ses propres films, pour y puiser désormais. Reste alors à ne pas priver chaque nouveau film de son indépendance, ne pas laisser tout nouvel « Honoré » se faire dévorer par la marque de « Christophe ».

Belle (comme) personne ?

Surmonté, donc, le plaisir de la reconnaissance heureuse d’un « esprit », relevés les motifs singuliers d’un auteurisme en plein échafaudage, reste à apprécier (ou non) ce nouveau film tel qu’il se donne aujourd’hui, à adhérer (ou non) aux dynamiques esthétiques diverses de ce récit d’ascendance hautement littéraire. S’il n’est jamais gênant que nombre d’épisodes ou de personnages du roman d’origine soient éclipsés, détournés ou insaisissables ( la mère de Junie, contrairement à Madame de Chartres, est déjà morte au début du film ; l’auteur de la lettre porteuse de méprise n’est plus l’oncle mais le cousin – gay – de l’héroïne ; Nemours, jeune prof d’italien, projette un séjour scolaire à Venise ; Otto, nouveau Prince de Clèves, a la mort spectaculaire…), persiste, tout au long de la projection, comme l’impression d’un surplace, d’une absence d’élan n’ayant aucunement pour cause son statut premier de « téléfilm » (diffusé sur Arte le vendredi 12 septembre). Laisse surtout perplexe le relatif manque de fluidité du mouvement global du récit, la difficulté ou le refus, de la part d’Honoré, d’extirper dans la surcharge des plans (foule des couloirs du lycée Molière, visages cadrés serré…) un geste, un débordement vital identifiable sur le long terme.

C’est que le projet réel du cinéaste est finalement moins, ici, celui de la « mise en film » des affaires de cœur de Junie, Nemours, Otto et les autres, que d’une approche presque fascinée de la « jeunesse » contemporaine. « Depuis longtemps, j’ai envie de filmer des adolescents, mais en évitant la nostalgie et la sociologie qui sont les deux périls de ce genre de film. " Jamais cour n’a eu tant de belles personnes… " Tout a débuté avec ces quelques mots de Madame de Lafayette, mots qui ont entraîné dans mon esprit l’idée d’une autre cour, celle d’un lycée parisien, et d’autres belles personnes, la jeunesse d’aujourd’hui. […] Je voulais les filmer eux, ceux d’aujourd’hui, avec cette part inévitable de distance que leur mystère m’impose ». Peut-être ces jeunes sont-ils finalement un peu trop « beaux », trop « dessinés » pour être porteurs d’un souffle nécessaire à l’actualisation des mœurs brossées par Madame de Lafayette. Dérange un peu comme une forme de « préciosité » au carré, en ce sens que la retenue des affects et sentiments d’une cour du XVI ème siècle, adjointe à la beauté un peu froide de cette jeunesse du XVI ème arrondissement de 2008, se trouverait presque délestée de sa matière première : les choix moraux imposés par une société où la vertu, la fidélité faisaient loi.

Or, ces jeunes, qui se baladent tout du long en jeans, baskets ou survêts ; qui (bien qu’ils le dissimulent tant bien que mal) restent ouverts au possible de l’homosexualité (autre motif récurent de l’univers de « Christophe ») ; pour qui l’amour n’est finalement mis à mal par aucun rapport de classe (tous sont manifestement du même milieu, parlent le même langage, écoutent les mêmes chansons… d’amour), ne peuvent tout simplement pas être les vecteurs durables de ces passions enfouies. La référence à La Princesse de Clèves (à moins, chose envisageable, qu’elle ne soit progressivement oubliée en cours de film), peut sembler trop lourde à porter pour des personnages aux préoccupations finalement si communes. Les brefs instants de furie sonnent presque un peu faux, tout du moins s’articulent assez difficilement avec la neutralité englobant l’ensemble des séquences. En même temps que des étapes de l’installation de l’univers « Christophe », Dans Paris et Les Chansons d’amour étaient surtout, chacun à sa manière, indépendamment de sa lignée, de beaux films d’ « Honoré ». Pèse, tout au long de la vision de La belle personne, comme le poids d’un enchaînement difficile, de l’impossible émancipation d’une fiction doublement empêchée : peinant à donner un corps cinématographique aux subtilités d’une littérature d’hier ; évoluant sur un territoire déjà conquis, suivant les chemins trop balisés d’un style à la grâce et l’identité encore trop fragiles, à peine esquissées. Nul doute que si l’on reste attentifs aux réminiscences du monde (et du mode d’apparition, de circulation des figures) de « Christophe », nous importe surtout l’affirmation, de film en film, des certitudes d’ « Honoré ».

¹ Titre du dernier album (Universal music/AZ) du chanteur Christophe, lui aussi adepte de chants d’amour aux reliefs savoureusement reconnaissables…


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