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La Belle et la Bête

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Ressortie en version restaurée du chef-d’oeuvre de Cocteau.

Cocteau mettra neuf mois pour tourner La Belle et la Bête, œuvre mythique et fantastique où la poésie pénètre les images. C’est en 1946, dans la France de l’après-guerre, que le cinéaste met en images le conte pour enfant écrit en 1757 par Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. Il n’en changera, à quelques choses près, pas l’histoire. Un riche armateur et ses quatre enfants, trois filles et un garçon. Parmi ses enfants, celle qui incarne toutes les grâces, Belle. Le père doit un jour partir, mais voilà qu’il s’égare dans la forêt . Dans son périple, il pensera à rapporter à Belle une rose. Mais cette rose, il la vole dans le jardin de la Bête, un monstre mi-homme mi-animal vivant reclus dans son château. La Bête exige alors le sacrifice de Belle qui sauvera le marchand. Alors que Belle se retrouve prisonnière dans ce château, elle découvrira toute la bonté et générosité de son bourreau. De retour au chevet de son père malade, la Belle somptueusement parée suscitera la jalousie de ses sœurs ; c’est alors que les garçons poussés par les sœurs iront prendre chez la Bête leur part. L’un y laissera la vie, alors que la Bête se transformera en prince charmant devant le regard d’amour de Belle venue le sauver.

L’adaptation onirique

Chez Cocteau, il y a tout d’abord la poésie du noir et blanc. Un noir et blanc sans date, sans lieu, sans réalité et sans irréalité. Un noir et blanc qui dote ses images d’une qualité d’expression unique à la fois expressionniste et poétique. La lumière devient alors l’expression de l’irréel.

L’adaptation cinématographique de La belle et la bête est une illustration toute trouvée de la pensée sartrienne de l’image en qualité de « présence / absence de l’objet ». L’image est alors présence vécue mais également absence réelle. Il convient pour cela de concevoir le monde dans sa mentalité enfantine. Dans ce monde-là, le rêve s’octroie réalité. En effet, La Belle et la Bête est pour Cocteau une façon d’admettre le fantastique de l’enfance, « le postulat du conte exige la foi et la bonne foi de l’enfance. Je veux dire qu’il faut y croire à l’origine et admettre que cueillir une rose puisse entraîner une famille dans l’aventure, qu’un homme puisse être changé en bête et vice versa » (1) . Comme le dit Cocteau, l’entrée dans le monde fantasmagorique naît du basculement du récit avec l’arrivée du père, en quête d’une rose, dans la demeure de la Bête. Cette entrée dans le domaine du fantastique est constituée d’ombres et de brumes. En effet, dans cette scène silencieuse, le père arrive en terre inconnue, qu’il doit pénétrer soit en soulevant des branches, soit en franchissant les ombrages de celles-ci. Ainsi, une succession de zones d’ombres vient signaler métaphoriquement l’entrée dans cet autre monde.

 

Selon Edgar Morin (2), le cinéma serait une machine à produire de l’imaginaire. Cocteau inscrit son film dans le registre fantastique dès l’arrivée au château. Par une mise en scène d’éléments clés qui sont filmés en contre-plongée, comme l’escalier ou la Bête elle-même, il insiste sur l’aspect terrifiant, installant ainsi un rapport de domination du monde magique sur le monde réel.  Ce sont les objets qui portent l’incarnation, à l’image, du fantastique. La vie s’insuffle en eux. Belle citera cette incarnation de l’irréel lorsqu’elle retourne chez son père, « ce sont des mains invisibles qui me servent, qui m’habillent, qui me coiffent, qui ouvrent et ferment les portes. Je ne vois jamais personne ».

Ainsi, le domaine de la Bête serait le corps et chaque objet un organe de celui-ci. En ce lieu tout est fantastique, mais le fantastique de Cocteau regorge de poésie. Par la création d’objets humains, il oblitère la nature du merveilleux. À l’inverse du conte initial de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont, il exclura Dieu et les fées de sa création, il humanise aussi bien le réel que l’irréel. Cependant, la vision de Cocteau est créatrice non pas de merveilleux (car il nous paraît normal de voir dans le domaine de la Bête des portes qui s’ouvrent seules, des branches qui s’écartent, des miroirs qui parlent, des larmes de diamants …) mais d’ingéniosité. Il trouve les astuces pour donner corps à ces objets, « Je charge les têtes en peinture sombre comme si le feu les avait léchées. Aussitôt les yeux brillent et les têtes se mélangent aux moulures. » écrit-il dans son journal. Tout repose sur le génie des trucages. Dans le film, le père (venant du monde dit réel) cherchera à démasquer la supercherie, en regardant sous la table lorsqu’une main n’appartenant à aucun corps lui versera du vin. Les personnages adultes du film ne croient pas à la magie, ils pensent au diable ou à la folie, mais ne peuvent à aucun moment se résoudre à renouer avec leur esprit enfantin comme le suggère Cocteau en début de film : « L’enfance croit en ce qu’on lui raconte et ne le met pas en doute […] Elle croit que les mains d’une bête humaine qui tue se mettent à fumer et que cette bête en à honte lorsqu’une jeune fille habite sa maison […] C’est un peu de cette naïveté que je vous demande […] ».

 

 

 

Les décors de La Belle et la Bête se composent de deux univers. Pour le monde réel, ce sont les peintures de Vermeer et Rembrandt que Cocteau recrée, alors que pour le monde fantastique, il s’inspire des gravures de Gustave Doré. Mais la pensée de Cocteau va plus loin que l’interprétation de deux univers réel et irréel. Pour le poète, l’irréel s’inscrit au cœur de la réalité la plus quotidienne. Cocteau cherche à illustrer dans les images de son film « un style féerique dans la réalité ».

Entre bête et homme

Outre l’aspect fantastique de La Belle et la Bête, il convient de penser à la morale ou plus exactement à la fonction du conte lui-même, qui est la lucidité des êtres. Par l’ajout du personnage d’Avenant, Cocteau met en place une autre dimension qui n’existait pas dans le conte initial de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont. Ce rôle est tenu par Jean Marais qui incarne également la Bête et le prince charmant. Ainsi, ce triptyque de personnages incarne « les trois composantes psychiques de l’homme ». Avenant et la Bête ont le même intérêt envers la Belle. Alors qu’Avenant possède la beauté et l’esprit, c’est avec brutalité qu’il expose son amour à Belle (« Épouse-moi ! »), et devant le refus de celle-ci, toute la brutalité qui est en lui se révèle. La Bête quant à elle, dotée de la laideur et de la légèreté d’esprit, formule sa demande dans la tendresse (« Belle, voulez-vous être ma femme ? »), révélant ainsi toute sa bonté de cœur. C’est la scène finale, qui par la double mort d’Avenant et de la Bête, va être créatrice d’une espèce de surhomme, le prince charmant, mélange savant des deux disparus. Jailli alors un prince sans défaut.

 

Mais paradoxe, la Belle devant cet être de perfection ne se trouve que peu satisfaite :
« Où est la Bête ? » […]
« Vous êtes heureuse ? »
« Il faudra que je m’habitue. »

De la lenteur à l’accélération

Le temps du conte est compté dans des actions lentes, souvent silencieuses. Le dialogue réduit à son minimum dans l’œuvre de Cocteau permet la vie d’objets essentiels au récit. Alors que les personnages ne pressent jamais le pas, Jean Cocteau mais en scène trois éléments clés qui permettront non seulement l’accélération de certaines actions, mais qui seront également les trois passages « surréalistes » entre le monde réel et le monde fantastique.

Tout d’abord, c’est l’apparition de Magnifique, cheval blanc qui va là où on doit être. Il symbolise le passage réel d’un monde à l’autre. Cet étalon incarne la véritable passerelle entre le réel et le fantasme. Le miroir, quant à lui, n’est que le reflet du désir, il permet le passage virtuel, fictif. Il montre le désir, mais ne l’atteint pas. Reste le gant. Véritable objet d’accélération du film et du conte, il transporte la belle aux côtés des êtres aimés, son père puis la Bête. Toute la symbolique du passage à l’âge adulte et de l’amour y est représenté rien que dans l’action de l’enfilé à sa main, la Belle pénétrant le gant de la Bête.

 

 

Ces trois objets « vivants » marquent bien le passage de la lenteur à l’accélération. Ce qui est intéressant, c’est l’entrée dans le monde réel de ces objets. Bien qu’ils appartiennent à la nonchalance du fantastique, ils sont la source de l’accélération réelle.

Le génie de Cocteau réside dans le fait de nous faire croire en cet univers fantastique. Il prend possession du réel, nous y croyons plus sincèrement, et tandis que le réel nous semble conté, le monde de la Bête nous semble plus crédible, plus vrai. On pourrait reprendre les propos de Clément Rosset : « Quant aux évènements réellement arrivés, ils sont comme des singeries du réel ; et l’ensemble des évènements réels apparaît ainsi comme une vaste caricature de la réalité. C’est en ce sens que la vie n’est qu’un songe, une fable racontée […] » (3).

(1) Jean Cocteau, extrait La Belle et la Bête, journal d’un film, Éd. du Rocher, 1958.
(2) Edgar Morin, extrait Le Cinéma ou l’homme imaginaire, Éd. de Minuit, 1956.
(3) Clément Rosset, extrait Le Réel et son double, Éd. Folio Essais, 1984.

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Durée : 96 mn


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